jeudi 10 mars 2016

La philosophie inutile ? Dépassée par les sciences ? Sur les malentendus du positivisme naïf.

J'avoue avoir du mal à comprendre la raison pour laquelle certains scientifiques (généralement des physiciens médiatiques) s'évertuent à déclarer la mort de la philosophie (voir ici et  ). Il y a comme des relents de guerre des sciences dans tout ça. Je veux parler de l'époque (les années 70-80) où la sociologie développait son "programme fort", résolument relativiste, visant à réduire l'édifice scientifique à une construction sociale. Ce projet est bel et bien mort et pour ma part je n'aurai aucun mal à me situer du côté des sciences dites "dures" dans ce débat. En tout cas pour ce qui est de la conception qu'il faut avoir de la vérité, de l'objectivité et du but de la science : découvrir ce qui existe indépendamment de nous et de nos façons de les concevoir. Il ne s'agirait pas de nier les apports de l'époque, et notamment les critiques qu'on peut faire à un positivisme naïf qui dirait que nous ne faisons que poser des hypothèses pour les confronter à l'expérience (comme si la réalité nous répondait par "oui" ou par "non"). Nombreux sont les facteurs non empiriques qui participent à la construction des théories : la recherche de simplicité, d'unification, et même le conservatisme quand aucune alternative à nos théories se présente à l'horizon. Mais si l'on considère la communauté scientifique au sens large et sur le long terme c'est bien quelque-chose comme la vérité et l'objectivité qui est visé dans les sciences et leur succès atteste d'une certaine réussite dans cette entreprise.

Nous ne sommes plus à l'époque de la guerre des sciences. Les relativistes ont montré une certaine faiblesse, n'ayant pas d'exemples convaincants à fournir d'une véritable emprise culturelle sur les résultats empiriques, et leur conception du langage et de la signification (l'idée qu'il y aurait des schèmes conceptuels incommensurables) s'avère difficilement défendable. Beaucoup de philosophes contemporains en conviennent. Nous sommes plutôt dans une époque où la philosophie des sciences tient la science en respect et essaie de lui donner sens, par exemple en tentant d'élaborer des formes de réalisme cohérentes et qui évitent l'inflation métaphysique : un entre-deux difficile à maintenir, mais c'est notre boulot...

Pourquoi alors ces attaques ? La guerre des sciences que ces acteurs tentent de raviver est cette fois initiée non pas par les sciences humaines mais par les sciences dures. Ce sont les sciences humaines, et en particulier la philosophie, qu'on veut décrédibiliser comme une entreprise inutile qui a fait son temps. Les physiciens n'ont pas besoin de philosophie : eux seuls sont à même de dévoiler la nature du monde. La philosophie ne progresse pas. Les poncifs habituels issus d'une méconnaissance de la discipline. Ce qu'on peut pardonner à l'homme de la rue pour qui la philosophie n'est qu'un ensemble de questions insolubles du type "pourquoi y a-t-il quelque-chose plutôt que rien ?" (question qui, il est vrai, a occupé les métaphysiciens à une certaine époque), difficile de l'accepter venant de personnes du monde universitaire

Il semble y avoir un gros malentendu dans cette résurgence de positivisme. Tout d'abord il faudrait savoir de quelle philosophie on parle. Ces physiciens semblent ne rien y connaître puisqu'ils parlent souvent de "la philosophie" comme si cette discipline n'avait de multiples objets : l'éthique, l'esthétique, la philosophie politique, l'histoire de la philosophie, la philosophie du langage, de l'esprit, des mathématiques, de la connaissance, la métaphysique... Et bien sûr la philosophie des sciences. Et cette dernière se décline encore en deux branches : l'épistémologie et la métaphysique des sciences.

S'il s'agit d'éthique ou de philosophie politique on verra sans mal que les dire morte c'est, pour un physicien, s'aventurer en dehors de son domaine de compétence--sauf à nous proposer une physique du bien et du mal, ou de la décision politique, ou de la justice, ce qu'ils ne font pas. Quant à juger de leur utilité, je pense que ce n'est pas un secret que nos constitutions démocratiques sont fondées sur des principes philosophiques (et je n'ai rien contre l'idée de les critiquer mais alors on fait de la philosophie). Concentrons nous donc sur la philosophie des sciences.

Sur son versant épistémologique, c'est à dire quand il s'agit de se questionner sur le statut de la connaissance scientifique (que peut-on connaître de la réalité ? Que nous apprennent exactement les sciences ?) il me semble que ces scientifiques perçoivent une menace. Les commentateurs qui déclarent la philosophie morte sont souvent d'ardents défenseurs de la rationalité scientifique face aux pseudo-sciences mystiques et aux idéologies religieuses comme le créationnisme. Ces mouvements remettent en question l'autorité des sciences. Se questionner sur les limites éventuelles de la connaissance n'est-ce pas faire leur jeu ?

S'il suffisait de se voiler la face pour répondre aux personnes qui remettent en cause la légitimité des sciences... Il me semble que voir la philosophie comme une menace c'est se priver d'un allié précieux. Car les réponses des scientifiques laissent souvent à désirer par leur simplisme (comment ça, nous n'avons pas abandonné la théorie de Newton face à l'orbite récalcitrante de Mercure ? Quoi ? Les scientifiques ont développé pendant des décennies des hypothèses farfelues pour maintenir l'hypothèse de l'éther, malgré son incompatibilité avec l'expérience ? Les instruments de mesure qui nous servent à vérifier les théories sont calibrés sur ces mêmes théories me dites vous ? (LIGO est un exemple récent) Et Newton définit la masse à partir de la force et la force à partir de la masse ? Donc on ne mesure jamais l'un dans présupposer l'autre ?). Il y a des complications, et elles sont nombreuses, à la confrontation des théories à l'expérience. Une théorie n'est pas un ensemble d'hypothèses isolées qu'on confronte indépendamment à l'expérience : c'est un bloc unifié à partir duquel nous construisons des modèles, sur la base d'hypothèses "raisonnables" et de postulats méthodologiques qui eux mêmes ne sont pas directement testés. C'est une des leçons importantes de la philosophie des sciences. Et les théories ne sont pas "vraies jusqu'à preuve du contraire" mais jusqu'à ce qu'une autre prenne le dessus. C'en est une autre.

Il est de bon ton de rappeler que le positivisme, qui affirme qu'une théorie est strictement vérifiable et que seules les théories vérifiables constituent une connaissance légitime, est d'abord une philosophie, et une philosophie qui a fait son temps : elle a connu son heure de gloire dans la première moitié du 20ème siècle, avec l'empirisme logique (et des figures fondatrices de la philosophie des sciences contemporaine comme Carnap ou Reichenbach), mais a été abandonné sous le coup des critiques internes et externes (de Kuhn, de Quine). Voilà donc précisément un domaine où la philosophie a fait des progrès... Mais peut être pas dans le sens souhaité par ces commentateurs.

Tout ça est embêtant pour qui veut défendre la science garante de l'objectivité face aux lubies créationnistes ou mystiques. Non tout n'est pas strictement vérifiable. Non il n'y a pas vraiment de science sans quelques présupposés métaphysique (ne serait-ce que ceux-ci : la nature est simple, structurée, unifiée dans ces principes, connaissable). Et oui, le développement des théories se fait historiquement suivant des critères pragmatiques et en partie suit des contraintes sociologiques. Mais nier ces aspects n'est certainement pas une solution.

Car il ne faudrait pas se méprendre sur le rôle de l'épistémologie : à mon sens son rôle est, à son meilleur, de donner sens à la rationalité scientifique. Quand par exemple on se questionne sur le problème de l'induction (comment sait-on que le soleil se lèvera encore demain ?) il ne s'agit pas de mettre en doute nos connaissances mais de se demander ce qui les fonde. C'est un fait, un scientifique n'a pas à se poser ce genre de question pour faire de la science. Il peut se contenter de dire "bien sûr on le sait qui en doute ?". Mais aucun philosophe n'en doute non plus ! Reste que ça pose question sur ce que signifie "savoir" : est-ce une attitude essentiellement pragmatique ? Ou y a-t-il plus que ça ?

Il est clair alors que les questions du philosophe se situent sur un plan distinct de celle des scientifiques et des créationnistes. L'idée n'est pas comme le créationnisme de nier la validité de certaines théories, ni de placer le créationnisme sur le même plan que la théorie de l'évolution mais de comprendre ce qui les différencie (et même sur un plan purement pragmatique il est facile de voir que le créationnisme ne tient pas la route, aucun besoin d'être réaliste. On voit que le question est indépendante). Le philosophe ne cherche pas à remettre en cause la rationalité du scientifique mais à l'expliquer, à la resituer dans un contexte plus large : celui de l'acquisition des connaissances. Et il est deux choses à peu près certaines : tout ça est plus compliqué qu'un positiviste pourrait le croire, et la science ne répond pas elle même à ce type de questions. Toutes les réponses qu'on pourra leur apporter seront compatibles avec nos meilleurs théories. Et c'est un fait que les scientifiques ont été eux-mêmes partagés sur ces questions à une époque où ils étaient encore érudits en philosophie (Mach, Boltzman, Poincaré, Duhem, Bohr ont entretenu différentes formes d'anti-réalisme à propos des sciences, à l'inverse d'autres comme Planck).

Donc quand des physiciens médiatisés nous disent aujourd'hui que la philosophie est morte, ne nous y trompons pas : il ne faut pas y voir autre chose qu'une façon d'imposer leur propre philosophie naïvement réaliste, non questionnée, de non érudit philosophique, mêlée de confusion sur le type de questions que la philosophie se pose (voir ici un exemple de confusion sur le problème de l'induction chez un blogger vulgarisateur pourtant talentueux).

Pour répondre aux questions du philosophe un physicien non érudit devra se contenter d'agiter le mains : "mais si, ça marche ! C'est la science !" quand un philosophe trouvera naturel, par exemple, de chercher des réponses dans la philosophie du langage puisqu'elle questionne elle aussi le rapport entre représentation et réalité. Encore une fois : ramener les choses à une vision d'ensemble plus large, établir des liens, chercher à obtenir une représentation cohérente du monde. C'est un apport de la philosophie du langage (Kripke, Putnam) que d'avoir montré, par exemple, que la signification des termes se réduit difficilement à un ensemble de descriptions qu'on aurait en tête comme on peut le penser naturellement : "or" n'est pas l'équivalent de "métal jaune", ni "acide" l'équivalent de "composé qui colore la papier tournesol et a un goût acide" (ce n'est pas le cas de tous les acides). Le concept vise la cause des manifestations et non les manifestations elles mêmes, celles ci pouvant être révisés au fur et à mesure que l'enquête progresse. Un argument contre le positiviste qui voudrait que tout soit simplement vérifiable, mais aussi contre le relativiste qui voudrait que nos concepts changent chaque fois qu'on change de théorie, et un aspect du fonctionnement du langage qui éclaire le statut de la représentation scientifique. Encore un progrès dans notre compréhension des choses en somme.

Voilà donc déjà quelques réponses : oui, la philosophie progresse, non, elle ne menace pas la science puisqu'elle se place sur un plan différent, et non, ses questions ne sont pas sans intérêt puisqu'elles peuvent aider à comprendre ce que recouvre la rationalité scientifique et pourquoi "tout ne se vaut pas". Elle est mieux à même que le scientifique lui-même de répondre au créationnisme, même si sa réponse sera peut-être plus nuancée. Mais qui croit encore que les choses sont toujours simples ?

Les attaques des scientifiques contre la philosophie ne reflètent que leur confusion, leur incapacité à distinguer ce qui chez eux relève d'une position philosophique et ce qui concerne le contenu de leur discipline (il est frappant pour un philosophe de constater à quel point les scientifiques sont catégoriques et véhéments, même entre eux, quand ils défendent une position philosophique, par exemple sur la question du libre arbitre. On les verra défendre que la physique donne une réponse indiscutable à cette question (dans un sens ou dans l'autre) quand le philosophe aura tendance à y voir une position parmi d'autres dans l'espace des possibles et à considérer calmement les arguments pour et contre, bien sûr jamais décisifs). Ces sorties pleines d'arrogance contre la philosophie accompagnées d'une ignorance manifeste de ce qu'elle est, et d'une absence de recul sont assez déplorables et on devrait défendre une déontologie minimale dans les milieux académiques qui consisterait à ne pas juger à l'emporte pièce une discipline dont on ne connait rien.

Il resterait à examiner l'aspect métaphysique qui est peut être plus critiquable à première vue, puisque la métaphysique s'intéresse à la nature de la réalité. Ici les critiques sont également interne à la philosophie puisque de nombreux philosophes sont peu enclins à la métaphysique. Est-ce aux sciences de nous dire si le monde est déterministe ? Peut-on le savoir depuis son fauteuil ? Pour répondre à ceci je ferai plusieurs remarques.

Une première remarque est qu'un théoricien de la physique ne se lève pas plus de son fauteuil qu'un philosophe. Certes il s'appuie sur des résultats empiriques, mais le philosophe des sciences aussi s'il tient compte du contenu des sciences. Et il le fait bien sûr puisque c'est l'objet de la métaphysique des sciences que d'interpréter les théories.

Une seconde remarque : les questions que se posent le philosophe se situent encore une fois sur un plan légèrement distinct, même si la distinction est moins nette. Le réductionnisme ou le déterminisme, ou la question de la nature du temps, de sa directionalité, ou de ce que sont les lois de la nature, nous demande également de replacer le contenu de la physique dans un cadre plus large. On se questionnera par exemple sur le fait que le monde puisse entièrement être décrit par la physique (encore une fois la philosophie du langage peut avoir son intérêt : le langage courant se réduit-il à un langage physicaliste ?). On cherchera à unifier nos connaissances : celles des différentes disciplines comme la chimie, la biologie et les sciences cognitives, ou encore nos connaissances de sens commun, nos intuitions, qu'on peut impliquer malgré nous quand on interprète une théorie physique. Une théorie physique n'est en soi déterministe ou non que si elle est interprétée, et le métaphysicien se demandera ce que recouvre cette interprétation (quand peut-on dire qu'une théorie est déterministe ? Est-ce ça implique forcément que le monde l'est ? Quelles conséquences pour nos autres concepts ?).

Une troisième remarque : l'expérience ne répond pas à ces questions. Les théories scientifiques, si elles sont vraies, apportent des contraintes importantes sur ce qui est envisageable ou non, elles informent la métaphysique mais ne constituent jamais le dernier mot. On pouvait être facilement déterministe il y a deux siècles, on peut ne pas l'être aujourd'hui avec la mécanique quantique (mais on peut toujours l'être). Et même le sens suivant lequel elles sont "vraies" peut être discuté (ce qui nous ramène à l'épistémologie : encore une fois, le contexte large).

Enfin une quatrième remarque : même si l'on pense, comme certains philosophes, que les questions métaphysiques sont sans réponses, on peut voir une certaine utilité dans la métaphysique : celle de clarifier nos concepts, d'apprendre à "bien penser", de dissoudre les confusions linguistiques et d'assurer une cohérence conceptuelle, et ceci peut être utile à l'avancement de la science. N'oublions pas qu'Einstein était au fait des débats philosophiques sur la nature de l'espace, et Darwin de ceux sur ce qu'est une espèce animale (avec des précurseurs à la théorie de l'évolution souvent oubliés). Les fondateurs de la mécanique quantique étaient profondément influencés par les empiristes logiques. Les travaux sur la logique et les fondations des mathématiques ont permit l'émergence de l'informatique, ceux sur la théorie des jeux celle de l'économie et certaines positions en philosophie de l'esprit (notamment le béhaviorisme) on préparé l'avènement de la psychologie scientifique. Si la philosophie peut sembler inutile au scientifique qui étend une théorie bien établie à de nouveaux domaines, son utilité ne se révèle jamais tant que dans les révolutions scientifiques, ou quand il s'agit de fonder une nouvelle discipline, c'est à dire quand il s'agit de questionner nos propres concepts plutôt que d'en faire usage. Qui sait si les débats d'aujourd'hui, par exemple en philosophie de l'esprit, sur l'interprétation de la mécanique quantique ou sur le statut des lois de la nature, celui de la causalité et celui du temps, et même pourquoi pas sur la question du réalisme, ne sont pas en train de préparer la science de demain ?

Enfin quant à savoir si la métaphysique s'intéresse à des questions sans réponses, laissons les philosophes en juger (c'est un débat bien réel), mais ce n'est certainement pas en s'appuyant sur une métaphysique naïve frappée au coin du bon sens mais pleine de contradiction, et qu'on ne questionnera pas, comme si elle allait de soi, qu'on mettra un terme au débat.

Je renvoi à cet article (en anglais) qui propose un argumentaire complémentaire sur le rôle de la philosophie.

mercredi 2 mars 2016

Le problème de l'induction : le monde est-il structuré ?

Résidence étudiante Studéa Daumesnil 2012

Il y a peu, les circonstances de la vie m'ont amené à loger dans une résidence étudiante pendant une semaine. Alors que je prenais mon repas dans la cuisine commune, un jeune garçon est arrivé pour préparer le sien. Il est allé manger dans sa chambre et un peu plus tard un autre gars est venu faire un peu de vaisselle. Le lendemain j'ai discuté brièvement avec un troisième qui étudiait dans le domaine de l'ébénisterie, puis le surlendemain un quatrième, un doctorant en Histoire originaire de Côte-d'Ivoire. J'ai alors procédé à un raisonnement inductif : il y a 7 chambres en plus de la mienne, et je n'ai vu pour l'instant que des garçons. Peut-être n'y a-t-il que des garçons à l'étage... Et quand j'ai rencontré un cinquième gars (un économiste de Djibouti) je me suis dit que cette nouvelle observation confirmait mon hypothèse.

Mais attendez... Est-ce bien le cas ? En fait tout dépend de la façon dont on raisonne. Si l'on raisonne en états de faits possibles, ce n'est pas vraiment le cas, en tout cas pas comme on le voudrait.

Par état de fait possible je veux dire : un état de fait attribue à chaque chambre soit un garçon, soit une fille. Il y a donc 128 états de faits possibles. Alors certes le fait de voir un garçon m'amène à éliminer un certain cas (celui où il n'y aurait que des filles) et en ce sens l'hypothèse qu'il y a 7 garçons devient plus probable. De même si j'en vois un deuxième : j'élimine les 7 états de faits possible dans lesquels il n'y a qu'un garçon (parce-que je sais qu'il y en a au moins deux). Mais l'hypothèse qu'il n'y a que des garçons reste minoritaire parmi tous les états de faits possibles : je n'ai éliminé que 8 cas sur 128. Et elle le restera presque jusqu'au bout : quand j'aurai vu 6 garçons il y aura encore une chance sur deux que la personne que je n'ai pas encore croisé soit en fait une fille.

Mais tout ça semble paradoxal. Après avoir vu 6 garçons j'ai tendance à penser que la probabilité que le 7ème soit aussi un garçon est plus forte que la probabilité que ce soit une fille. Suis-je irrationnel ?

Si je le suis alors c'est toute induction qui est irrationnelle, et toute la science. Comment donc saura-t-on que "tous les corbeaux sont noirs" si la probabilité que le suivant soit blanc reste de 1/2 ? Comment sait-on que le soleil continuera à se lever demain s'il y a plus d'états de fait concevables où il ne se lève pas ?

Structure contre mosaïque de faits

Voyons les choses autrement. Qu'est-ce-qui me fait penser que la 7ème personne sera aussi un garçon ? "Eh bien," me dis-je, "j'ai déjà vu 6 personnes. S'il y avait vraiment 6 garçons et une fille à cet étage, j'aurais sans doute déjà croisé cette fille parmi les 6. Quel hasard que ce soit la dernière personne que je croise ! C'est donc improbable qu'il y ait une fille." Ce raisonnement est-il valide ? En effet la probabilité que je n'ai pas encore rencontré cette fille si elle existe est faible, et donc ça accrédite la thèse suivant laquelle il n'y a en fait que des garçons.

Mais halte là, subrepticement j'ai cessé de raisonner en terme d'états de faits possibles pour raisonner en terme de configurations, de "structures" possibles. Car si je raisonne en terme d'états de faits possibles, la probabilité que je n'ai croisé aucune fille alors qu'il y en a une à l'étage, après avoir pourtant déjà croisé 6 personnes, est en effet faible. Cependant le nombre d'états de faits possibles pour lesquels il y a une fille et 6 garçons à l'étage est de 7 (suivant la chambre dans laquelle loge la fille) tandis qu'il n'y a qu'un seul état de fait possible pour lequel il n'y a que des garçons. Ce qui compense : l'un dans l'autre, il y a toujours une chance sur deux que la dernière personne, celle que je n'ai pas encore croisé, soit une fille. Et mon hypothèse n'est pas plus validée que l'hypothèse inverse par les observations.

Mais si je raisonne en terme de configurations possibles, c'est à dire en terme du nombre de garçons et de filles à l'étage indépendamment de leur répartition dans les chambres, et si j'attribue la même probabilité a priori à la configuration "6 garçons et une fille" et à la configuration "7 garçons", ou à tout autre ratio, alors en effet mon raisonnement est valide : il est fort probable qu'il n'y ait que des garçons, sinon j'aurai probablement déjà croisé cette fille. Parmi tous les ratio possibles c'est maintenant le plus probable.

Autrement dit le raisonnement inductif qui est un des piliers de la science contemporaine est possible uniquement si l'on pense en terme de structure du monde (ce qui ouvre la porte à des explications : il n'y a que des garçons parce-qu'il y a beaucoup d'étudiants d'étrangers, et ceux-ci sont majoritairement des hommes ? Parce-que les filles fuient les résidences étudiantes ?) plutôt qu'en terme de mosaïque de faits (qui ne demandent aucune explication : ce qui est le cas est le cas). Carnap l'avait bien compris, lui qui proposait justement un critère de confirmation des hypothèses exactement en ces termes.

En fait il y a comme une prémisse cachée dans le raisonnement inductif qui est la suivante : le monde est structuré, explicable (ce que nous ignorons c'est quelle est la bonne structure). Le raisonnement inductif, par exemple bayésien, n'est un raisonnement probabiliste valide qu'en tant que cette prémisse est acceptée. Peut-être que mon raisonnement était fallacieux dans le cas de la résidence si en fait les étudiants y sont introduits aléatoirement avec autant de candidats filles et garçons, mais s'il y a des causes, des lois qui régissent leur répartition, si leur distribution est structurée, alors mon induction est valide. Tout repose donc sur cette prémisse.

Hume

Ce n'est en un sens qu'une nouvelle réitération des observations de Hume, qui relevait le premier (?) le problème de l'induction. Pour Hume, inférer un rapport de nécessité à partir d'un nombre fini d'observations suppose de croire que le monde est régulier. Mais cette croyance elle même ne peut être issue de l'observation (ce serait une justification circulaire de l'induction par elle même) ni connue par déduction (l'hypothèse inverse n'a rien de logiquement contradictoire). D'où son scepticisme envers l'induction et envers la causalité, ou l'idée qui y ait une nécessité, quelque chose comme des lois dans la nature.

Le problème de Hume peut donc être ramené à celui-ci : la méta-hypothèse suivant laquelle le monde est structuré, régulier, et donc suivant laquelle il faudrait juger comme a priori equiprobables les hypothèses portant sur la structure du monde plutôt que sur la répartition des faits (le ratio garçon-fille plutôt que leurs répartitions dans les chambres), cette méta-hypothèse, même si elle n'a rien d'incohérent, ne peut elle-même être justifiée de manière indépendante. Nous n'y adhérons jamais que par dogmatisme.

Il est important d'expliquer pourquoi la validité de l'induction ne peut être justifiée inductivement, car c'est une tendance assez naturelle que de le penser. On se dit que si le raisonnement inductif a si bien marché jusqu'à présent il est raisonnable de penser que c'est un raisonnement fiable qui continuera de fonctionner. On fait en quelque sorte une méta-induction sur les types de raisonnements. Mais pourquoi ce qui a marché sur les corbeaux (imaginons qu'on ait fait le tour des corbeaux) marchera aussi sur les cygnes ? En quoi le fait que l'induction ait fonctionné dans les situations a, b et c implique qu'elle fonctionnera également dans la situation d ? Ou qu'elle fonctionnera encore l'instant d'après ? Encore une fois ça suppose que le monde est structuré (à une échelle supérieure). C'est ce qu'on pensait avoir montré, mais c'est en fait une hypothèse implicite au départ : notre raisonnement reste circulaire. L'induction n'est pas en soi incohérente mais elle n'est pas fondée rationnellement, elle ne peut être que dogmatique : que l'infime partie du monde qu'il nous a été donné d'observer jusqu'à présent était en effet structurée n'implique pas que le monde dans son ensemble l'est et continuera à l'être.

Tout ceci ressemble un peu à un raisonnement par l'absurde. Mais à ceci il y a, me semble-t-il, une réponse possible qui tient au fait que la justification n'est pas entièrement circulaire : chaque fois on en appelle à un niveau de structure d'ordre supérieur, pas au même niveau. Il s'agit en fait d'une régression plutôt que d'une circularité. Alors prenons un raccourci et rendons nous directement au niveau ultime de la régression.

Où est le dogmatisme ?

A ce niveau on aura les hypothèse suivantes : h1 := le monde est fondamentalement structuré, h2:= le monde n'est pas fondamentalement structuré. Si l'on pense que ces deux hypothèses sont a priori équiprobables, alors on est capable de justifier l'induction. Nos observations, sur une infime portion de l'univers, semblent valider h1 : la probabilité d'atterrir en un endroit de l'univers si structuré alors qu'il ne l'est pas dans son ensemble est faible.

Ce que l'empiriste sceptique nous demande d'accepter, c'est que h1 et h2 ne sont pas équiprobables parce qu'il y a beaucoup plus de configurations concevables pour lesquelles le monde n'est pas structuré. Il y a beaucoup plus de façons d'être non structuré que structuré. Autrement dit il nous demande de penser comme équiprobables des répartitions possibles de faits plutôt que des hypothèses, ce qui rend la probabilité a priori de h2 beaucoup plus forte que celle de h1, et donc l'hypothèse h2 beaucoup plus difficile (en fait impossible) à défaire.

Les deux raisonnement se tiennent. Mais qui est dogmatique ? A la lumière de cette présentation il semble que l'empiriste sceptique ne l'est pas moins. Au fond le choix se situe entre une métaphysique de faits particuliers et une métaphysique de lois, toutes deux cohérentes. Nous y sommes au niveau ultime, et je ne vois pas pourquoi ces deux métaphysiques ne devraient pas elle même bénéficier d'une probabilité a priori identique, puisqu'à ma connaissance il n'existe pas un nombre plus grand de métaphysiques de faits que de métaphysique de lois. Ce n'est pas parce qu'une métaphysique de faits permet un plus grand nombre de configurations (ce qui resterait d'ailleurs à argumenter) qu'une métaphysique de lois est moins probable.

Autrement dit le sceptique, si on le pousse dans ses retranchements, est obligé d'admettre qu'il a lui aussi besoin d'une ontologie, qu'il est lui aussi en train de formuler une hypothèse d'ordre métaphysique sur le monde, et que cette hypothèse en vaut bien une autre. Il doit accepter qu'au niveau ultime nos degrés de crédence a priori sont à placer dans les hypothèses, puisqu'au niveau ultime, celui de la métaphysique, il n'y a plus que des hypothèses. Le raisonnement sceptique aurait été valide s'il était possible de se défaire de toute métaphysique, mais ce n'est pas le cas. Le sceptique, en proposant de juger équiprobables toutes les mosaïque de faits, est bien en train de défendre une métaphysique.

Et puisque notre sceptique reste empiriste il devra bien constater que sa métaphysique n'est pas particulièrement confirmée par l'expérience : la probabilité que nous nous situons dans une partie structuré du monde si celui-ci n'est que faits disparates est très faible. Mais si le monde est lois, cela n'a rien de surprenant. L'idée que le monde est régit par des loi est donc probable compte tenu de nos observations, ce qui en retour valide le raisonnement inductif : il est probable que celui-ci soit un type de raisonnement efficace.

Tout ce que ceci nous demande est d'accepter non pas l'induction, mais le raisonnement probabiliste. L'option reste ouverte de rejeter ce type de raisonnement, mais alors on n'est plus vraiment un empiriste sceptique, plutôt peut-être quelque-chose comme un quietiste ou un sceptique radical qui ne se pose même plus ce genre de questions. Le scepticisme de l'empiriste repose bien en effet sur l'assignation a priori de probabilités aux mosaïques de faits possibles plutôt qu'aux structures : c'est ce qui lui permet de rejeter l'induction.

J'ajouterai une remarque qui a plus pour but de prolonger la réflexion. Dans le cadre de la mécanique quantique on attribuera une equiprobabilité aux structures, aux configurations possibles, plutôt qu'aux états de faits possibles. C'est ce que traduisent le principe d'indiscernabilité des particules et notamment les statistiques de Bose-Einstein (la configuration "une particule dans l'état A et une dans l'état B" est indifférente au fait de savoir laquelle des deux est en A ou en B, elle a autant de poids que la configuration "les deux en A"). On croirait que quelque chose qui tenait plutôt jusqu'alors de la méta-hypothèse a été intégré au sein même de notre physique, comme si celle-ci, non contente de formuler des lois, incorporait directement une métaphysique de structures et de lois (et les "méta-lois" comme les principes de symétrie associés, ici la symétrie par permutation de particules identiques)... Est-ce un argument de plus en faveur de l'induction ? Pas si la physique repose elle-même sur l'induction, mais tout de même, il y a peut-être quelque-chose à en tirer.

Dans le prochain article je m'intéresserai à d'autres problèmes plus récents liés à l'induction : le paradoxe d'Hempel et le problème de Goodman