vendredi 16 septembre 2016

Pensée de gauche radicale et théorie du complot

Ces derniers temps je commence à prendre mes distances vis-à-vis d'une certaine gauche radicale qui me séduisait autrefois. Je vais essayer ici d'expliquer pourquoi. Mais pour ça le mieux est de commencer par un exemple. Soit l'énoncé suivant :

"Le chômage est l'armée de réserve du capitalisme"
On doit cette idée à Marx. Mais comment évaluer cette énoncé ? Que nous dit-il ?

Selon une première lecture intuitive, il nous dit que certains acteurs économiques (les détenteurs du capital ? En connivence avec les responsables politiques ?) œuvrent délibérément en vue de maintenir un chômage relativement élevé, de manière à disposer d'une main d'œuvre à bas coup, en faisant pression sur les salariés. Cette lecture est implausible : qui exactement agit avec un tel cynisme ? Y a-t-il des documents l'attestant ? Des comptes rendus de discussions privées ? Et par quels leviers agissent-ils ? Ont-ils à ce point là maîtrise de l'économie nationale, voire mondiale, pour parvenir à maintenir un chômage élevé ? (Mais l'économie orthodoxe n'est-elle pas, selon certains marxistes, une pseudo-science ? C'en serait une drôlement efficace...). On a ici une lecture clairement complotiste.

Mais ce n'est pas le bonne lecture de Marx. Le chômage serait plutôt un effet structurel : il est l'armée de réserve du capitalisme en ce sens que c'est la fonction qu'il joue dans la machine économique, mais celle-ci n'est pas le fait d'acteurs particuliers : au mieux ces derniers peuvent se satisfaire, consciemment ou non, de l'existence d'un chômage élevé. Le système capitaliste a pour effet de maintenir, par des effets de structure, un niveau de chômage qui permet aux détenteurs du capital de bénéficier d'une main d'œuvre à bas coût. Les acteurs du système qui en bénéficient ont inérêt à ne pas modifier ce dernier, mais ça ne signifie pas qu'ils manoeuvrent consciemment pour maintenir un certain niveau de chômage.

Je ne sais pas vraiment comment évaluer cette deuxième lecture. J'imagine que les théoriciens marxistes mettent en avant des mécanismes précis, et peut être que ces mécanismes peuvent être attestés empiriquement. Soit. Ce qui me gène dans une certaine gauche radicale ne tient pas aux aspects théoriques (bien que je suis sans doute plus sceptique à leur sujet que je n'ai pu l'être) mais au discours lui même, et en particulier, au fait que ce discours, du moins quand on le réduit à ses slogans, rende si facile un glissement vers la première lecture, complotiste, et maintienne ainsi l'ambiguïté. Je pense que c'est ce glissement latent qui rend le discours de la gauche radicale si attractif, quand bien même on est conscient que la bonne lecture est la seconde. Je pense que si les mêmes thèses étaient exprimées suivant une formulation plus austère qui ne permette pas ce type de glissement, on aurait des réactions du type "peut être, il faudrait vérifier si ce type de mécanisme existe." plutôt que du type "c'est ça !". Elles n'auraient pas pour effet de susciter cet éclair de compréhension qui emporte l'adhésion. Mais si cet éclair de compréhension et la conviction qui en résulte sont principalement dus à l'existence d'une seconde lecture clairement implausible et clairement complotistes, ces thèses ne méritent finalement pas la considération que leurs adhérents leur porte : il est légitime de s'en méfier, et de demander des preuves.

Cette méfiance grandissante ne signifie pas pour moi un rejet complet : je continue de croire que sous ses aspects critiques, la pensée de gauche est souvent pertinente, et je ne suis pas persuadé que le discours économique centriste, par exemple, soit beaucoup mieux fondé. J'en viens plutôt à être sceptique envers un certain discours explicatif se prétendant alternatif, parfois totalisant (c'est l'explication ultime) et trop souvent simpliste.

Dans cet article je propose donc de m'intéresser à la question de ce qui distingue une critique potentiellement légitime du système social ou politique en termes structuraux d'une théorie du complot. Je défendrai qu'il existe un glissement naturel de l'une à l'autre, tel qu'illustré ci-dessus, et que c'est un réel problème pour la pensée de gauche radicale : pas seulement celui d'une "mauvaise lecture". Approchant  les choses sous l'angle de l'attribution infondée d'intentions cachées à des agents ou groupes d'agents (selon moi la marque du complotisme), je ferai un détour par la biologie qui, je pense, s'avérera éclairant, puisque des problèmes similaires s'y posent de façon moins passionnée. On trouve en effet en biologie évolutionniste certaines caractéristiques de l'analyse systémique de la société : une capacité certaine à la production d'explications ad-hoc aux phénomènes en l'absence de véritables preuves empiriques (on expliquera certains faits psychologiques par notre passé de chasseur-cueilleur) et la tentation récurrente d'un glissement vers une lecture téléologique (les girafes ont un long cou pour pouvoir attraper les feuilles des arbres). Si la biologie peut s'accommoder de ces problèmes, et parvient souvent à distinguer les bonnes hypothèses des mauvaises tout en se prémunissant des interprétations erronées, c'est grâce à son assise empirique, mais on peut douter que les analyses sociales disposent d'une telle assise. Même si les travaux sociologiques sont souvent appuyés par des études empiriques, la confirmation empirique ainsi obtenue est sans doute moins directe.

N'étant pas sociologue ni économiste, je reste ouvert aux critiques qu'une connaissance plus approfondie de ces champs pourraient susciter : les commentaires sont les bienvenus.

Le glissement vers le complotisme

Les patrons, les politiques, les grandes entreprises, sont-ils tous pourris ? C'est ce que certains croient entendre (à tort ou à raison) dans le débat politique actuel. Ils auront tôt fait de crier à la théorie du complot : non, les patrons ne sont pas tous pourris, non, ils ne se réunissent pas en organisations secrètes avec les hommes politiques pour formenter des lois  et des accords qui mettront le peuple à genou ou feront taire toute contestation.

Tout ça est bien sûr très caricatural. "Tous pourris", ce n'est pas tout à fait ce qu'affirment les "intellectuels de gauche" : ils proposent plutôt, en général, une analyse de la structure de nos sociétés. Selon ce type d'explication, les acteurs du système politique, économique et social ne font finalement que jouer le rôle du à leur position dans la société, et que d'autres joueraient à leur place s'ils ne le faisaient pas. C'est le système (politique, économique, médiatique) qui dysfonctionne, favorisant les inégalités économiques, judiciaires et culturelles (et éventuellement, en effet, le corporatisme des puissants, le lobbyisme, la corruption et la fraude), pas les gens qui y participent.

Voilà une position plus nuancée qui semble assez inaudible dans le discours ambiant. Oui mais... Si on peut sans doute mettre en cause le système médiatique qui a indéniablement tendance à caricaturer toute position trop nuancée ou trop complexe, il faut admettre à la décharge des objecteurs que certaines positions caricaturales (du type "tous pourris") sont parfois revendiquées par ceux-là même qui se réclament de la critique du système. Peut être pas les intellectuels les plus sérieux, mais au moins certains militants. Or ne pourrait-on pas penser que le type de lecture que produit cette "façon de penser la société" à propos d'événements particuliers n'est pas sans mener facilement à des excès dans la caricature ? Et ne pourrait-on penser que ce type de lecture doit une partie de sa reconnaissance publique à ce type de glissement ?

Un premier problème tient à la production d'explications particulières à certains phénomènes sociaux (comme expliquer le chômage par sa fonction économique, ou la dérégulation du marché de l'emploi par la mainmise d'une classe dominante sur le monde politique). En effet, tout comme il existe une différence entre accepter une théorie quelconque, par exemple physique, et proposer une explication à certains phénomènes dans le cadre de cette théorie, par exemple un modèle de la supraconductivité, il existe une différence entre le fait d'adopter une grille de lecture systémique et le fait de voir dans le déroulement d'événements précis le jeu de certaines structures sociales particulières (par exemple, voir dans des décisions politiques une volonté cachée de nuire à une certaine partie de la population plutôt qu'une volonté plus pragmatique de reconduire son mandat en faisant plaisir à un électorat potentiel). En physique comme en économie, en sociologie ou en politique, et sans doute plus encore en économie, en sociologie et en politique, il faut se méfier des explications : elles sont souvent multiples et demandent toujours à être confirmées ensuite après qu'on en ait fait l'hypothèse, et il est fréquent que la bonne explication s'avère plus complexe que celle qu'on avait envisagé au départ.

Il y a là un problème de l'ordre de l'explication, mais aussi de l'ordre de l'interprétation des explications, qui est celui qui m'intéresse particulièrement. Car il faut admettre qu'il existe toujours un léger flou, un glissement possible, entre une analyse structurelle raisonnable et ce qu'on pourrait qualifier de théorie du complot, attribuant de manière infondée certaines intentions à des agents ou groupes d'agents. Par exemple, entre voir un effet de structure lié au patriarcat, à la haute bourgeoise ou à l'occident, qui a pour effet objectif d'opprimer une certaine partie de la population, les femmes, les classes défavorisées ou les populations issues de migrations, et attribuer des intentions aux acteurs de ces structures comme si ils s'étaient organisés délibérément pour assujetir ces populations, au lieu de simplement suivre comme chacun l'aurait fait leurs propres intérêts dans une situation de biais cognitifs dus à leur position sociale. Comme l'exemple donné en introduction l'illustre, le fossé est mince entre ces deux façons de voir, et certains le franchissent allègrement.

Ce glissement vers le complotisme n'est certainement pas une caractéristique propre à la pensée de gauche. Au contraire, ce qui est spécifique à la gauche radical par rapport à la droite radicale, c'est qu'elle dispose habituellement des outils conceptuels qui permettent une analyse structurelle plutôt que purement complotiste ou intentionnelle de la société, et qu'elle possède de ce fait un ancrage universitaire plus important qui la nourrit et la nuance, quand le militant d'extrême droite est souvent d'emblée dans la théorie du complot : il verra par exemple dans les phénomènes migratoires une volonté organisée d'envahir l'occident. S'il peut exister, à l'extrême droite, des théorisations vaguement plus subtiles de ces thèses de bas étage, elles semblent venir dans un second temps seulement pour leur apporter un verni pseudo-intellectuel, mais sans jamais vraiment s'éloigner, au fond, d'une lecture complotiste du monde (voir un article précédent le problème épistémologique de l'extrême droite ici).

Au niveau du "militant de base" cependant, il est possible que, trop souvent, il n'y ait que peu différence pratique : on peut juger que certains militants de gauche radicale adhèrent avant tout à une lecture romantique de la société faite de luttes entre des "eux" et des "nous", exactement comme le font les militants fascistes, et se fichent pas mal des concepts et théories qui pourraient justifier ces luttes d'une manière plus sérieuse. Certains sont prêt à accepter n'importe quelle théorie ou explication tant qu'elle corrobore leur vision du monde. La manière de sens commun de qualifier cette attitude consiste à parler "d'orientation idéologique". Ce label est peut être parfois utilisé à tort et à travers pour jeter le discrédit sur de véritables thèses à même d'éclairer notre compréhension du monde, mais ce glissement complotiste reste avéré, et je pense qu'il s'agit d'un problème sérieux pour la pensée de gauche.

Pour corser le tout, il existe dans certains cas, de manière objective, une organisation (par exemple institutionnelle ou lobbyiste, mais aussi militante) de groupes sociaux et des luttes se cristallisent de fait entre des "eux" et des "nous" plus ou moins circonscrits. Nous avons bien affaire alors à des groupes animés d'intentions (mais dans ce cas elles ne seront pas cachées, ou si elles le sont, laisseront vite des traces évidentes). Cette cristallisation, pour le coup, n'est pas qu'un effet de structure : elle tient aussi sans doute de la "prophétie auto-réalisatrice" de la pensée complotiste. On voit que le problème est non seulement sérieux, mais complexe.

C'est un problème qu'il est urgent de résoudre, car il jette un doute légitime sur l'entreprise intellectuelle en question qui est, ou devrait être, de comprendre la société pour mieux agir. En effet la lecture romantique indue qu'il est possible de tirer d'une analyse par exemple marxiste, féministe ou post-coloniale de la société, en elle-même potentiellement légitime, participe certainement de l'attrait des thèses marxistes, féministes et post-coloniales auprès d'un public militant. Cette composante romantique faite de "eux" et de "nous" est peut-être même essentielle quand il s'agit de rendre une doctrine intellectuelle performative, quand il s'agit de susciter un engagement massif qui dépasse les milieux intellectuels. Mais elle est toujours suspecte, et on pourrait craindre que les analyses structurelles de la société fonctionnent exactement comme un verni intellectuel dont le rôle serait seulement de justifier a posteriori des postures qui relèvent de prime abord de la théorie du complot, postures attribuant des intentions et une cohésion à des groupes sociaux quand ils ne la possèdent pas réellement.

L'origine conceptuelle du problème

On peut penser que cette crainte est généralement infondée, puisque précisément une analyse structurelle a pour effet de dissiper ce romantisme en proposant une explication différente, mais malheureusement dans les faits ce n'est pas toujours le cas, par exemple quand il s'agit de proposer une lecture d'événements particuliers. La force et l'attrait de ce type d'analyse tient entre autre à sa capacité de fournir des explications ad-hoc à divers phénomènes sociaux, ces explications étant d'autant plus attrayantes qu'elles offrent une double lecture. Comme si, finalement, le discours structurel s'accomodait trop facilement d'une lecture intentionnelle de type complotiste et que les deux, bien que contradictoires à l'examen, pouvaient cohabiter pacifiquement, voir se renforcer l'un l'autre.

À ce titre il me semble que certains discours intellectuels sont foncièrement ambigus, entretenant une sorte de flou artistique entre deux lectures possibles, l'une peu crédible mais attrayante, l'autre plus sérieuse mais aussi plus austère (et pas forcément juste). C'est de ce glissement dont il est question ici.

Je pense que ce glissement n'est pas tout a fait étranger au fait que la plupart des théoriciens cet univers intellectuel adoptent une épistémologie constructiviste : ils considèrent les faits sociaux comme des constructions. De là à y voir l'effet d'intentions, il n'y a qu'un pas... Mais ce type d'épistémologie est douteux : prise trop au sérieux, elle mine sa propre base en adoptant un relativisme à la limite de l'incohérence. Si elle est plus nuancée, elle confine à la vacuité, puisque ces constructions sociales sont aussi déterminantes que n'importe quel fait naturel. Il s'agirait tout au plus de remarquer que les faits sociaux sont assez malléables, ce qui n'étonnera pas grand monde à part les conservateurs les plus naïfs. Au final, il ne me semble pas vraiment pertinent d'assujettir une théorie sur le monde à une certaine épistémologie : les deux domaines, celui de la théorie d'un certain domaine et celui de l'épistémologie, restent en grande partie autonomes sur le plan conceptuel. Rien n'empêche bien sûr un sociologue de penser que les catégories qu'il nous propose font référence à des constructions sociales, mais l'adoption d'une épistémologie constructiviste au moment même de présenter un cadre théorique me semble rendre le discours théorique plus confus (puisque le statut de la théorie est plus confus) et le glissement dont il est question plus facile. Si construction il y a, on en cherchera les auteurs.

Si ce problème de glissement est urgent, c'est qu'il est à peu près certain qu'il existe dans la société des inégalités économiques qui tendent à se renforcer, des inégalités en terme de capital social, des inégalités symboliques, culturelles, qui font que les femmes, les populations migrantes ou les classes défavorisées se trouvent dans une situation d'injustice. Ces phénomènes demandent à être analysés, expliqués, si on veut pouvoir obtenir une société plus juste. Mais une analyse biaisée, fondée sur un cadre théorique trop efficace et adaptable pour être honnête, risquerait de miner le projet dans ce qu'il peut avoir de noble, soit en le discréditant, soit en le dévoyant.

Le discrédit a lieu de toute façon quand les personnes se sentant visées (peut être de part leurs situations sociales avantageuses) ont naturellement tendance, plus ou moins volontairement, à caricaturer le discours théorique qui vient les critiquer (eux ou la structure sociale dont ils profitent) pour n'en retenir que la lecture romantique indue, plus facile à défaire, et c'est un problème en soi, mais ce discrédit sera malheureusement d'autant plus légitime que la version romantique est affichée par ceux-là même qui se réclament de cette critique, brouillant ainsi les frontières entre ce qui devrait être une thèse fondé et ce qui pourrait n'être que le verni du complotisme. La théorie aurait donc tout à gagner à se distancier des discours ambigus qui accompagnent souvent les thèses constructivistes. Quant au dévoiement, même s'il n'est là qu'en puissance, il pourrait être plus grave puisqu'il remplacerait de l'injustice par de nouvelles injustices, s'attaquant aux "eux" de laversion romantique plutôt qu'aux problèmes systémiques, et achèverait de discréditer toute critique du système. "Regardez donc où cela nous mène", nous dira-t-on. On peut se demander si ce n'est pas ce qui s'est fréquemment produit dans l'histoire, tant certains vantent l'organisation sociale en place comme étant le "moins pire des systèmes".

Ce qu'il faut pour résoudre ce problème, c'est nous doter d'outils épistémologiques qui nous permettent de distinguer de manière sûre le bon grain de l'ivraie en matière de thèses sur la société en général, ou sur la lecture à avoir d'événements particuliers. Mais par ou commencer ? Peut-être en s'inspirant du cas de la biologie, où l'ont trouve également une dualité entre interprétations causales et intentionnelles. Il est fort possible qu'en biologie déjà les choses ne soient pas si claires... Toutefois le fait que le débat y soit moins passionné devrait nous aider à nous orienter un peu mieux dans ces méandres.

Le cas de la biologie

A mon sens le glissement d'une analyse structurelle vers une lecture complotiste de la société est du même ordre que celui qui peut exister, en biologie, entre les explications évolutionnistes et les explications téléologiques. C'est une difficulté notoire pour les vulgarisateurs en biologie de se défaire d'un vocabulaire finaliste : le coeur "sert à" pomper le sang, la loup a des croc "pour" attraper ses proies... Pourtant ce n'est pas à proprement parler ce que nous enseigne la théorie de l'évolution. Les crocs (et les vulgarisateurs y insistent souvent) n'ont pas de but en soi. Ils sont le résultat d'une longue histoire de processus sélectifs. Les loups ne "choisissent pas" d'avoir des crocs, mais ils naissent avec des crocs parce qu'ils sont les descendant des survivants de leur espèce, et ces derniers se trouvent être ceux qui avaient des crocs et pouvaient en faire bon usage pour assurer leur survie.

Le problème est qu'on est obligé, pour rester fidèle à la théorie de l'évolution, de recourir à de longues paraphrases alors qu'il est si simple de dire "les loups ont des crocs pour attraper des proies". En outre le langage fonctionnel ou téléologique possède un attrait certain. C'est un langage bien adapté à notre "logiciel mental", habitués que nous sommes à lire les intentions chez nos semblables, à voir des finalités dans leur comportement. Pourtant c'est a priori une erreur de penser d'un loup (ou "du loup") qu'il ait pu choisir d'avoir des crocs. La théorie de l'évolution, bien comprise, fonctionne comme un antidote à ce type de discours finaliste : ce qu'elle nous dit, c'est précisément que ce discours est illusoire. Le loup n'a pas choisi, il a été sélectionné par les aléas.

Je pense que le parallèle avec une analyse du fonctionnement de la société est assez frappant. De la même façon qu'un loup n'a pas décidé d'avoir des crocs, personne ne décide de sa condition sociale, cependant qu'elle nous détermine. Tout comme le biologiste évolutionniste aura une lecture "structurelle" des écosystèmes, y voyant un équilibre ou des rapports entre différentes populations ou espèces occupant leur place dans l'écosystème, le sociologue pourra analyser la société en terme de rapports entre différents groupes sociaux ou institutions occupant une fonction dans la structure d'ensemble de la société. Tout comme en biologie évolutive il est fréquent de voir des explications simplistes données à tort et à travers à toutes sortes de phénomènes, mais celles ci ne sont pas forcément solides, il est facile, en matière sociale, de trouver des explications à n'importe quel phénomène sans que celles ci ne soient réellement fondées.

Et surtout, de la même façon qu'un glissement d'une logique évolutionniste vers une logique téléologique est difficile à éviter, mais est surtout à éviter (le loup, même s'il peut s'en satisfaire, ne décide pas d'avoir des crocs et s'il refuse d'utiliser ses crocs, un autre prendra sa place à son avantage), le glissement d'une analyse structurelle de la société vers une théorie du complot est tentant, mais est surtout à éviter (le grand patron ne décide pas, même s'il peut s'en satisfaire, d'opprimer ses salariés : il profite seulement à son avantage de la structure hiérarchique des grandes entreprises, et un autre prendrait sa place s'il ne le faisait pas).

Autrement dit la leçon de la biologie évolutive, c'est bien que la structure prime sur l'individu qui y joue un rôle, et que le glissement à éviter consiste à attribuer aux individus ce qui relève de la structure.

Pourquoi, pragmatiquement, est-ce une erreur à éviter ? Parce qu'en attribuant aux individus les caractéristiques de la structure, on risque de s'attaquer aux individus au lieu de changer la structure. Mais aussi parce qu'en s'attaquant à un groupe entier d'individus de manière irréfléchie, sans comprendre la structure dans son ensemble, on risque de modifier cette structure dans un sens qui n'est pas celui qu'on le souhaite, à la manière dont, en éliminant une espèce animale nuisible, on peut dérégler un écosystème de façon non souhaitable.

La leçon à en tirer dans le domaine social serait selon moi de se méfier non du militantisme ou des luttes sociales en soi quand ils sont réfléchis, mais des élans révolutionnaires qui se complaisent dans une vision romantique de la société faite de groupes sociaux animés d'intentions : tout comme la théorie de l'évolution, l'analyse sociale devrait fonctionner comme antidote au complotisme (or ayant tendance à douter qu'une analyse froide de la structure de la société puisse à elle seule motiver un élan révolutionnaire massif, je ne suis pas loin de penser qu'il faut se méfier, en principe de tout élan révolutionnaire).

Pourquoi alors les théories critiques, contrairement à la biologie évolutionniste, ne semblent pas toujours jouer leur rôle d'antidote ? C'est que la biologie hérite en premier lieu de son pouvoir de conviction de son assise empirique.

Une théorie (comme celle de l'évolution) n'est pas un ensemble de faits. C'est un cadre, une grille de lecture, qui permet de produire des hypothèses vérifiables. Ce qui rend une théorie fondée, c'est que les explications particulières qu'elle produit sont vérifiées empiriquement (les phénomènes de spéciation...), ce qui en fait une grille d'analyse efficace, mais la théorie elle-même n'est pas en soi réfutable indépendamment des explications particulières qu'elle produit. Il en va de même des analyses marxistes, ou des théories critiques en général : la théorie marxiste n'est pas en soi réfutable. Ce n'est pas un problème : il faudrait juger de sa pertinence en évaluant les explications qu'elle produit. Ici, cependant, nous faisons face à de nombreux problèmes épistémologiques liés à nos capacités à tester les hypothèses économiques et sociales (ces problèmes sont partagés avec l'économie orthodoxe) et contrairement au cas de la biologie, il n'est pas toujours évident qu'il existe un corpus de faits qui attesterait de la pertinence de ce type d'analyse. De même pour les théories critiques en général, post-coloniales, féministes ou autres. Ou si l'on dispose parfois d'éléments (on peut par exemple attester que le langage est genré en faveur des hommes), on peut soupçonner, en l'absence de preuves, que l'étendue des faits solides (l'étendue de l'influence du langage sur les inégalités de genre, ou celle de l'influence patriarcale sur les résistances à l'évolution du langage, au profit d'autres facteurs plus anodins) peut avoir tendance à être exagérée par les militants d'une cause. (A noter que j'affirme ceci tout en étant persuadé que ce type d'analyse est parfois pertinent, et qu'il existe un sens suivant lequel, en effet, les personnes en positions force auront tendance à être conservateurs vis à vis du système dont ils profitent. C'est plutôt l'excès dans les explications particulières et leur prétention totalisante plutôt que partielle qui me rendent suspicieux.)

Du fait de cette faiblesse empirique, l'existence même d'une lecture romantique indue devrait nous rendre méfiant vis-à-vis du pouvoir de conviction des théories critiques, ou au moins de leur généralité, sinon vis-à-vis du problèmes qu'elles prétendent résoudre (les inégalités homme-femme étant avérées) et d'une pertinence explicative partielle. Autrement dit, même en adoptant une lecture austère et sérieuse de ces théories, je pense qu'une certaine dose de scepticisme à leur égard reste légitime.

Faut-il nier les intentions ?

J'ai prévenu que les choses risquaient de ne pas être si simples, y compris en biologie. Elles ne sont pas si simple parce que la biologie évolutive n'est pas toute la biologie. Une autre branche s'intéresse au fonctionnement des organismes ou des cellules. Or les biologistes de cette branche ont systématiquement recours à un langage sinon directement téléologique, au moins fonctionnel. Le problème est qu'on peut se demander en quelle mesure la notion de fonction est réductible à une compréhension purement évolutive. Généralement on définit une fonction par ce qu'elle accomplit. On peut se demander à ce sujet s'il n'y a pas quelque chose qui serait de l'ordre de l'émergence.

Sans s'attarder trop sur des problématiques de philosophie des sciences, le problème que je vois dans le domaine social est le suivant : il semble à peu près indéniable qu'il existe dans le monde des agents dotés d'intentions. Une analyse purement structurelle tendrait pourtant à escamoter ces intentions. A l'extrême elle pourrait même éliminer toute possibilité de motiver un engagement quelconque : on devrait se borner à décrire le fonctionnement de la société telle qu'elle est (et alors il est évident que les théories de la gauche radicale ne pourraient susciter aucun engagement militant).

Mais il est à peu près indéniable qu'il existe des intentions, et même si l'on voulait, d'une manière réductionniste, leur donner une place dans notre théorie sociale à titre d'intentions individuelles s'effaçant par la loi des grands nombres face aux facteurs structuraux, rien ne nous y oblige en principe : puisqu'il était question d'émergence, pourquoi ne pas envisager qu'il puisse exister des intentions collectives capables de modifier la structure sociale en profondeur ? Ce type de vue semble être un pré-requis à l'engagement politique.

Pourquoi faut-il qu'il existe des intentions ? Simplement parce qu'il s'agit d'un concept de sens commun dont l'efficacité pratique est difficile à mettre en doute, et qu'il s'agit là, d'un point de vue pragmatiste, d'un bon argument pour affirmer qu'en effet il existe des intentions dans le monde. Ainsi même si les patrons n'ont pas tous individuellement l'intention d'exploiter leurs salariés, il serait pragmatiquement juste, ou pas totalement faux, de dire que le patronat a l'intention d'opprimer le salariat.

Mais ne nous voilà pas revenu au point de départ ? Si le discours intentionnel est commode, alors le discours romantique, voire complotiste, bien que strictement faux, n'a t'il pas une légitimité pratique ?

Pas tout a fait. Si rien n'exclut que des intentions collectives se forment, voire qu'elles soient générées par la structure sociale, celles-ci ne sont généralement pas cachées, ou quand il existe une volonté de dissimulation, l'enquête peut permettre de les mettre au jour, et en tout cas, assimiler fonction systémique et intention collective relève de la confusion conceptuelle. Il s'agit précisément d'une tendance totalisante : la prétention à proposer un schéma explicatif unique à l'ensemble de la société, quand distinguer soigneusement ce qui relève des intentions affichées ou non, et ce qui relève d'effets structuraux, permet de faire la part des choses : les fonctions attribuées aux structures sociales ne sont pas le tout de l'explication, elles peuvent elles mêmes s'appuyer sur des facteurs externes au monde social (par exemple psychologiques, biologiques, physiques). Un discours exclusivement intentionnel rendrait cette perspective inenvisageable. Il me semble que, justement, la présentation constructiviste des théories nous fait pencher vers ce type de vue totalisante où l'intention joue le rôle central.

En somme, le problème de la pensée d'extrême gauche est le suivant : quand cette pensée se veut totalisante plutôt que partielle (quand elle veut tout réduire au social), elle autorise un glissement du discours fonctionnel au discours intentionnelle, et ce faisant, favorise les interprétations complotistes, ou au moins entretient l'ambiguïté. Mais l'assise empirique des théories critiques est au mieux partielle, et le pouvoir de conviction des versions totalisantes ne tient qu'au ce double discours qu'elles permettent : l'attrait intuitif du complotisme vient compenser la faiblesse empirique. Tout ceci, enfin, est renforcé par un effet de prophétie auto-réalisatrice.

En conclusion, il me semble qu'on peut retenir les points suivants pour distinguer le bon grain de l'ivraie :

  • Seules les intentions objectives (affichées, ou révélées quand elles sont dissimulés) devraient être attribuées aux groupes sociaux. Celles ci ne relèvent pas d'une analyse structurelle de la société : elles sont au mieux un élément factuel qui entre en compte dans les explications, ou qui peut être expliqué.
  • Il faut utiliser un discours fonctionnel et non intentionnel quand on parle de structures plutôt que d'agents. Ce discours ne doit pas prétendre être une explication totale des phénomènes.
  • Les explications proposées (les fonctions attribuées aux structures sociales) doivent être basées sur des mécanismes explicites. Quand ceux-ci s'appuient sur des intentions d'agents ou de groupes, il doit s'agir d'intentions objectives.
  • Ces mécanismes devraient idéalement être étayés empiriquement. Si ce n'est pas le cas, c'est une raison de douter de la grille d'analyse proposée dans son ensemble. Quand le discours ne joue plus un rôle descriptif, mais prescriptif ("il faudrait mettre en place X ou Y"), il est particulièrement essentiel que les types de mécanisme invoqués existent déjà pour rendre compte de phénomènes existants, et soient fondés empiriquement.

Économie orthodoxe et hétérodoxe

Tous ces points valent je pense pour n'importe quelle théorie sociale ou économique. Si je devais faire une remarque sur l'économie orthodoxe : sans être spécialiste, vu de l'extérieur, il me semble que la différence caractéristique tient au rôle de l'intention. Les orthodoxes auront tendance à attribuer des intentions aux agents isolés uniquement (ou peut-être aux entités bien circonscrites comme les entreprises), négligeant dans les explications proposées l'agrégation d'intentions à l'échelle sociale (le politique en général). L'attitude est plus réductionniste. Ceci leur permet de concevoir les intentions de manière plus abstraite, moins située (en terme de calcul rationnel notamment). A l'inverse, un marxiste attribuera aux agents ou groupes des intentions particulières en fonction de leur position dans la structure sociale, et relativement aux autres groupes, donc de manière moins abstraite et plus contextuelle. Je me trompe peut-être et je serai heureux d'avoir l'avis d'économistes sur ce point.

Si c'est le cas, le cadre orthodoxe est moins prompt à attribuer des intentions cachées de manière erronées (quoique les intentions abstraites qu'il attribut sont peut-être erronées), et il est moins prompt à glisser du discours fonctionnel au discours intentionnel (puisque les intentions sont conçues comme relativement autonomes vis-à-vis des structures sociales ou économiques) : la dérive vers le complotisme n'est pas vraiment un risque (ceci dit la tentation de faire des explications des explications totales peut exister mais avouons qu'elle est présente dans toutes les disciplines. En tout cas elle n'est pas inscrite dans la théorie.). Il aura également tendance à rendre explicite les mécanismes explicatifs, puisque ceux-ci ne feront pas directement intervenir des aspects intentionnels, tandis que le marxiste expliquera certaines fonctions (le chômage comme armée de réserve) par des intentions (conserver l'ordre établi quand on dispose d'un capital), rendant les mécanismes plus diffus et moins quantifiables. Enfin, les mécanismes invoqués dans les prescriptions pourront être des mécanismes déjà en jeu dans les descriptions, ou de même nature.

C'est sans doute la raison pour laquelle l'économie orthodoxe se pare aisément des atours d'une science exacte : elle possède, de fait, certaines vertus épistémiques. Ça ne la rend pas pour autant immunisée face à un dernier problème : le fait de tester empiriquement les mécanismes proposés. On peut aussi lui reprocher, de manière générale, d'ignorer les intentions affichées par les agents sociaux, c'est à dire de ne tenir compte que d'un ensemble limité de faits (ceux qui sont quantifiables). Ces faiblesses empiriques risquent de jeter le doute sur l'édifice dans son ensemble. Si j'ai raison de penser que l'idée que les intentions des agents sont relativement autonomes vis-à-vis des structures sociales, et peuvent être donc pensées de manière abstraite, est une caractéristique essentielle de cette économie, sans laquelle elle ne pourrait fonctionner, il n'est pas exclu que cette idée ne soit vraie qu'en première approximation (au premier ordre, dirait un physicien) et que les analyses orthodoxes soient, pour cette raison, foncièrement limitées. Ceci dit, concevoir que le jeu entre structure sociale et intentions soit plus complexe que prévu ne valide pas pour autant n'importe quelle théorie qui prendrait ce fait en compte, encore moins n'importe quelle explication qu'on peut produire à partir de cette théorie.

Voilà donc en quoi certains aspects critiques de la gauche radical me semblent pertinent, bien que persiste de la part une certaine méfiance vis-à-vis des lectures qui y sont proposées.

2 commentaires:

Aurore a dit…

Merci! Cela faisait tellement longtemps que j'espérais lire un article comme celui-ci! Vous venez de me donner une dose de courage dont j'avais bien besoin. Merci.

Quentin Ruyant a dit…

De rien, meri pour votre commentaire !