vendredi 20 février 2015

L'interprétation pragmatiste des théories scientifiques

Je viens de lire "Philosophie du langage (et de l'esprit)" de François Recanati.

L'ouvrage est intéressant et offre un panorama assez large de la philosophie du langage. Il revient d'abord sur les concepts classiques de la discipline, en particulier les notion de sens, de référence, d'intension, d'extension, de désignation, de dénotation, de connotation, et j'en passe, telles qu'elles ont été envisagées par différents auteurs (Mill, Frege, Carnap, Kaplan...). Il aborde ensuite d'autres perspectives, notamment la sémantique pragmatique et les rapports entre représentation linguistique et représentation mentale. C'est à la fois une bonne introduction générale à la philosophie du langage et une bonne présentation des thèses de l'auteur.

Mais mon but n'est pas ici de proposer une revue de ce livre. Je vais plutôt résumer quelques aspects d'intérêt, sans m'en tenir nécessairement au contenu du livre, avant d'aborder la manière dont la sémantique pragmatique pourrait être appliquée en philosophie des sciences.

En préliminaire, remarquons que la philosophie du langage est d'intérêt central en philosophie des sciences notamment concernant la question du réalisme scientifique. Cette question peut se formuler ainsi : les objets postulés par les sciences existent-ils réellement ? Une manière de reformuler la question est de se demander si nos théories sont littéralement vraies. Or avant de se demander si une théorie est vraie, il faut comprendre ce qu'elle nous dit, ce qu'elle signifie exactement, et c'est à la philosophie du langage de répondre. En fin de compte c'est à la philosophie du langage de nous dire si cette reformulation du réalisme en terme de vérité tient la route : est-ce que dire qu'une théorie est littéralement vraie, c'est être réaliste ?

Commençons par revoir la sémantique référentielle, qui est la façon la plus courant d'analyser la signification. Nous nous intéresserons ensuite à une alternative que défend Recanati : la sémantique pragmatique. Je reprendrais à ma façon la présentation qu'en fait Recanati. Enfin je proposerais une manière dont cette sémantique pourrait éclairer le statut des sciences et la question du réalisme.

La sémantique référentielle

On peut avoir naturellement tendance à interpréter la signification en terme de contenu mental. La signification d'un énoncé serait la façon dont cet énoncé est appréhendé par un locuteur. C'est à dire qu'on pourrait envisager la sémantique sous un angle cognitif, en terme de rapports entre représentations mentales et linguistiques. Cependant cette approche semble un peu éluder la question du sens d'un énoncé, et de ce qui le rend vrai en reportant le mystère sur la nature des représentations mentales. Par ailleurs, au moins depuis Frege, il est coutume de penser que le contenu d'un énoncé peut être partagé par les différents locuteurs d'une langue et qu'il peut être associé à l'énoncé de manière abstraite, indépendamment du contexte ou du fait que cet énoncé est exprimé ou non et par qui, si bien que le contenu linguistique se distingue d'un contenu purement mental.

On parle alors de sémantique référentielle : élucider le sens d'un énoncé ne consisterait pas à établir un rapport entre langage et contenu mental, mais plutôt entre langage et réalité. Ainsi Frege distingue sens et référence : la référence, c'est ce que représente une expression dans le monde. Pour Frege, on peut faire référence à des objets (avec des noms propres) ou à des propriétés (avec des prédicats). Ces propriétés ont ensuite une extension : l'ensemble des objets qui possèdent cette propriété. Le sens, c'est la façon dont cette référence nous est présentée. Russell puis Carnap proposeront ensuite des adaptations plus simple de ce système, en assimilant la référence des prédicats et leur extension, et en éliminant les noms propres au profit d'énoncés prédicatifs complexes (un ensemble de propriétés qui permettent d'identifier l'objet auquel on prétend faire référence). On n'a plus alors que deux niveaux : l'intension et l'extension. En gros, l'intension, ce sont des propriétés, et l'extension des objets. L'intension d'une expression est une propriété qui lui correspond (par exemple l'intension de "la neige", c'est quelque chose comme : "la substance blanche qui tombe du ciel en flocon quand il fait froid, etc.") et qui correspond en effet à un mode de présentation. Son extension, c'est ce qui, dans le monde, vérifie cette description, à savoir la neige. On parle alors de descriptivisme.

L'idée générale est que la signification d'une expression correspond à un mode de présentation, à des propriétés permettant de faire référence à des objets réels. On peut alors dire qu'un énoncé comme "la neige est blanche" est vrai si les objets auxquels on fait référence possèdent réellement les propriétés qu'on leur attribue. Par la suite, les empiristes logiques envisageront de ramener toutes les propriétés à des choses directement observables, afin d'assimiler vérité et vérification empirique.

La référence directe

Cependant certains auteurs ne sont pas satisfait de cette interprétation des noms propres comme ensemble de "descriptions déguisées". Ils pensent que les noms propres font référence à des objets du monde directement, sans qu'aucun mode de présentation spécifique ne leur soit nécessairement attaché, comme si on plaçait simplement un label sur un objet. On connaît à ce titre les arguments de Kripke, par exemple le fait qu'on puisse employer un nom propre en n'ayant quasiment aucune connaissance de l'objet auquel on fait référence (quand on prend une conversation au vol par exemple), en tout cas sans être nécessairement capable de fournir une description qui identifiera un individu unique, ou le fait qu'on puisse réviser ce qu'on croit a priori à propos d'un objet référencé par un nom propre. Kripke nous demande de ne pas confondre l'objet auquel on fait référence et ses manifestations, qui peuvent être contingentes : Elizabeth II aurait pu ne pas être reine d'Angleterre.

Kripke va même étendre la référence directe aux propriétés, notamment aux sortes naturelles : on peut aussi bien parler correctement d'un platane sans pour autant être capable de différencier les hêtres des platanes par des descriptions. La neige n'est pas nécessairement blanche, et quand on dit "la neige", on ne parle pas d'un ensemble de manifestations, on prétend plutôt faire référence à une substance dont la blancheur est une manifestation éventuellement contingente. Pour Kripke, la référence des termes du langage doit se comprendre de manière causale, et externe aux locuteurs : il s'agit de relations causales complexes entre les objets du monde et les locuteurs d'un langage, ceux-ci pouvant bien être incapable de connaître l'ensemble de ces relations causales. Dans ce cadre, on ne parle plus, pour les noms propres et les termes de sortes, de mode de présentation : c'est une question de référence directe à des objets ou propriétés du monde. On peut parler d'externalisme à propos de la signification : la signification se trouve dans le monde. L'intension d'une expression correspond à des objets (pour les noms propres) ou propriétés (pour les prédicats) du monde, et l'extension aux objets qui ont cette propriété.

Il découle de cette façon d'envisager les choses une conception de la vérité non pas comme étant associée à la vérification empirique, mais comme correspondance au monde : un énoncé est vrai si ce qu'il dit correspond à la façon dont le monde est constitué. C'est cette idée de vérité-correspondance qui sous-tend généralement le réalisme scientifique (on peut donner d'autres formes à cette idée, comme celle de correspondance entre des axiomes et des modèles, suivant l'approche de Tarski, mais passons).

Le contexte

Pour compléter ce tableau sur la sémantique référentiel, il faut ajouter un mot sur deux autres aspects du langage : les indexicaux ("je", "ce (platane)", "ici", "maintenant"...) et les énoncés performatifs ("je suis désolé", "attention"). Ce sont deux éléments qui demandent de replacer nos énoncés en contexte, les uns parce qu'ils font référence à des éléments contextuels et les autres parce qu'ils ont une fonction qui est déterminée par le contexte.

Concernant les indexicaux, Kaplan propose d'introduire un troisième niveau outre l'intension (ou contenu) et l'extension, qui est le caractère. L'intension et l'extension de "je", c'est, en contexte, un individu particulier : le locuteur. Mais "je" possède aussi un caractère, indépendant du contexte, qui est simplement le fait, de manière générale, de faire référence au locuteur d'un énoncé. Ainsi à partir du caractère d'un terme et du contexte, on peut déterminer l'intension du terme, puis son extension. Les termes non-indexicaux, dont la référence ne varie pas suivant le contexte, ont simplement un caractère qui coïncide avec leur intension puisque une situation particulière n'ajoute rien au sens du terme.

A tout ceci il faut ajouter bien sûr la notion de compositionalité, qui remonte également à Frege, à savoir le fait qu'un énoncé complexe hérite son caractère (ou son sens ou sa référence) des termes qui le composent et des constantes logiques qui assemblent ces termes. Par exemple le caractère de "Le chien noir que j'ai vu hier" peut s'analyser en "l'unique objet qui est un chien et qui est noir et que le locuteur a vu la veille du jour où a lieu l'élocution". L'expression hérite du caractère de "chien", de "noir", de "je", de "hier" et de "être vu par quelqu'un à un moment donné", combiné avec la constante logique "et". De même la référence de l'expression énoncée par moi le 1er janvier 2015 hérite par composition de l'extension des propriétés "être un chien", "avoir été vu par moi le 31 décembre 2014" et "être noir". La conjonction des extensions de ces propriétés permet de déterminer la référence de l'expression complète.

Quant aux aspects performatifs, on va simplement les mettre de côté et considérer que la fonction que joue un énoncé est indépendante de son contenu cognitif : la fonction d'un énoncé (le fait que par exemple je dise "la porte est ouverte" pour indiquer à quelqu'un d'entrer) n'affecterait en rien son sens cognitif (correspondant au fait que la porte est, en effet, ouverte).

La sémantique pragmatique

L'aspect du livre qui m'a le plus intéressé concerne le sujet que je connaissais le moins, à savoir la sémantique pragmatique. En contre-pied de la sémantique référentielle, il s'agit de faire de la fonction des énoncés un aspect central de la signification. Bien sûr on retrouve ici des aspects de la philosophie de Wittgenstein (dans sa deuxième période), mettant l'accent sur les jeux de langage et le rôle que jouent les mots pour élucider leur signification. Malheureusement Wittgenstein n'est pas toujours très éloquent, mais il existe des manière d'expliciter un peu cette idée.

L'idée du pragmatisme est qu'il s'agit d'une façon plus générale de concevoir le sens des énoncés, car tout énoncé en contexte a une fonction, tandis que tout énoncé n'a pas nécessairement de contenu référentiel (par exemple "merci"). Il faudrait donc envisager que la fonction est première par rapport au contenu référentiel. La sémantique référentiel s'intéresse à des "énoncés types", de schémas d'énoncés, hors contexte. Mais finalement il faudrait analyser cette sémantique en terme de fonctions possibles : la signification ou le caractère d'une expression serait essentiellement un ensemble de fonctions que peut prendre cette expression une fois placée en contexte.

Il ne s'agit pas pour autant d'oublier la référence, ni la compositionalité. Ceux-ci valent toujours dans la mesure où désigner des objets dans le monde et leur attribuer des propriétés fait partie des fonctions possibles d'un énoncé ou d'une expression. En effet un acte de communication suppose généralement de transmettre des représentations. Si je veux indiquer à quelqu'un qu'il peut entrer parce que la porte est ouverte, je dois lui transmettre cette représentation, et faire référence à des objets du monde (ici la porte). La désignation de cet objet et l'assignation d'une propriété à cet objet ont donc une fonction, qui, par composition, sert la fonction générale d'indiquer à la personne d'entrer. Pragmatique et sémantique référentielle sont généralement indissociables.

La vérité pragmatique

Si l'on révise ainsi notre conception de la sémantique, comment concevoir la notion de vérité ? Peut-on encore parler de correspondance au monde ? On pourra être tenté, justement, d'adopter une conception pragmatiste de la vérité : un énoncé est vrai s'il permet de réaliser les fonctions qu'il transmet avec succès. Mais on pourra objecter qu'un énoncé faux peut réaliser sa fonction avec succès (je peux mentir à des fins pratiques). Il faut donc adopter une analyse plus fine.

Le pragmatiste pourra être tenté d'analyser le contexte de vérité par son usage dans la langue, par la fonction qu'il joue, reléguant cette notion à un rôle secondaire. Dire "c'est vrai" reviendrait, par exemple, à accepter d'incorporer une représentation transmise par un énoncé dans ses croyances. Mais il faut admettre qu'en un sens la notion de vérité transcende les fonctions. Le fait d'accepter une croyance peut ne pas servir de but particulier, ou plutôt on peut y voir, comme à propos de n'importe quelle représentation, un ensemble de fonctions possibles plutôt qu'une fonction particulière. S'il est vrai que la porte est ouverte, alors effectivement vous pouvez entrer, mais vous pouvez aussi ouvrir grand la porte et vous enfuir en courant, ou que sais-je.

La notion de vérité continue donc de jouer un rôle central, en ce qu'elle détermine un ensemble de fonctions possibles plutôt qu'elle n'est asservie à une fonction particulière. On peut donc dire qu'un énoncé est vrai si toutes les fonctions qu'il implique peuvent être réalisées avec succès. La vérité vise toujours à étendre les énoncés au delà d'un contexte particulier.

Dans la mesure où les représentations sont transmises par désignation et prédication, rien n'interdit a priori de conserver une conception de vérité-correspondance. Mais alors le lien aux fonctions possibles, à la pragmatique, semble mystérieux. Peut-être qu'il faudrait finalement réinterpréter la désignation et la prédication en termes pragmatiques, en terme de fonctions possibles. Il faudrait donc également interpréter les notions d'objet et de propriété du monde de cette façon. Un objet est une unité qui porte un ensemble de fonctions possibles, ses propriétés. Si correspondance il y a, ce n'est pas entre nos termes et des entités autonomes de la réalité, mais plutôt entre nos termes et des interactions possibles avec la réalité.

C'est ce type de thèse que je souhaite maintenant appliquer au contenu des théories scientifiques.

Pragmatisme et théories scientifiques

La vérité comme transcendant les fonctions particulières des énoncés s'applique particulièrement bien aux énoncés généraux utilisant des verbes non tensées, c'est à dire dont le présent est atemporel, comme les énoncés philosophiques ou les énoncés des sciences. Le contenu des théories scientifiques ne se suffit pas à quelques phrases en contexte : il lui faut des livres, des manuels et des cours. D'emblée on ne peut adopter une pragmatique trop restrictive et limiter la fonction d'une théorie à un contexte particulier. Mais si on conçoit qu'une représentation cognitive sert à élaborer de manière abstraite un ensemble de fonctions possibles, c'est à dire qu'un contenu cognitif n'a pas une fonction mais des fonctions possibles, alors rien n'empêche d'analyser le contenu des sciences de manière pragmatique. Sa fonction abstraite serait de nous permettre de réaliser un ensemble de fonctions concrètes a priori indéterminées. Le but de la science (et des techniques) est d'augmenter l'étendue et la diversité de ces fonctions possibles.

On peut comprendre aisément, de ce point de vue, l'idéal de cohérence et d'unité que poursuit la science, puisqu'une incohérence correspondrait à des injonctions contradictoires en situation. Mais on comprend aussi que les sciences spéciales comme la biologie puissent s'occuper d'objets particuliers et établir des lois qui leurs sont propres. L'idéal de réduction n'est pas nécessaire, il sert plutôt un but de généralisation : considérer un domaine donné comme le cas particulier de lois plus générales, de manière à étendre encore nos possibilités d'interactions à de nouveaux cas.

L'application des théories

Alors qu'est-ce qu'appliquer une théorie scientifique au monde ? C'est mettre en contexte la théorie, à l'aide par exemple d'un dispositif expérimental, afin de réaliser une fonction particulière. La théorie décrit un ensemble de fonctions possibles. De la théorie on instancie une fonction particulière qui prendra la forme d'un modèle théorique. On pourra ensuite réaliser cette fonction de manière concrète.

Si cette analyse est correcte, une théorie scientifique doit s'analyser de manière ultime comme la description abstraite d'un ensemble de relations causales possibles (éventuellement probabilistes) entre stimulus et résultats. C'est après tout ce qu'est une fonction abstraite : une relation causale entre entrée et sortie. On retrouve ici les approches qui assimilent les théories à des classes de modèles : chaque modèle possible instancie certaines fonctions, sous forme de relations causales.

Remarquons au passage que certaines applications jouent un rôle particulier, qu'on peut qualifier d'auto-référentiel : celles qui ne visent rien d'autre que la vérification de la théorie elle-même. N'y a-t-il pas circularité (la fonction de la théorie étant de s'établir elle-même) ? Pas nécessairement, si on garde en tête que le but de la science est d'augmenter l'étendue et la diversité des fonctions possibles. Ceci nécessite de s'abstraire de fonctions particulières qui viendraient orienter le contenu des sciences, au détriment de la généralité. La vérification expérimental, qui est un aspect central de la science, sert donc essentiellement un but d'abstraction vis-à-vis de fonctions particulières, et donc de concentration sur le contenu cognitif uniquement.

Remarque sur l'élimination des objets

Dans le débat contemporain sur le réalisme scientifique, il existe une tendance certaine à éliminer les objets au profit de structures relationnelles (le réalisme structural). Ces approches s'appuient sur la physique contemporaine, qui donne aux objets un statut assez bizarre, et sur le fait que les changements théoriques tendent à éliminer ce qu'on croyait être des objets au profit de structures. D'un point de vue réaliste, l'idée d'une structure relationnelle pure, sans objets, peut paraître un peu contre-intuitive. Qu'en est-il d'un point de vue pragmatiste ?

Pour le savoir, revenons sur la fonction des objets. Nous avons parlé de désignation d'unités porteuses de fonctions possibles. Les objets servent aussi à la ré-identification. Mais alors rien n'interdit de concevoir que les objets jouent un rôle principalement heuristique ou pratique.

Cependant au bout du compte l'élimination complète des objets peut paraître douteuse, car au moins lors d'une application concrète de la théorie, nous avons besoin de supports pour réaliser des fonctions. Ainsi même en physique il existe au moins certains objets auxquels on ne peut échapper : des "systèmes", qu'on isole de leur environnement, et des événements interactifs (par exemple des événements de détection).

Si les théories physiques peuvent laisser penser qu'il n'y a plus d'objet, c'est parce qu'elle font abstraction de contextes particuliers. La théorie décrit des relations possibles. Ces relations ne sont appliquées à rien d'actuel, et donc elles n'ont pas besoin de relata. C'est finalement la mise en contexte qui réintroduit les objets.

On peut donc dire que d'un point de vue pragmatiste, cette idée que les objets n'existeraient pas semble être déduite de mauvaises prémisses, à savoir qu'une théorie décrirait directement une réalité concrète, quand elle ne décrit que des réalités possibles. Mais un enseignement important du réalisme structural reste, qui est que les seuls objets dont nous avons besoin sont des objets contextuels, référencés de manière indexicale. Nous n'avons pas besoin d'autres objets (des particules, ...) que la théorie nous permettrait de déduire dans une situation donnée. Au fond on peut dire qu'une théorie scientifique n'est plus qu'une structure prédicative, une structure de propriétés dispositionnelles applicables à des situations. Reste bien sûr à élucider ce qui permet cette application : l'interprétation de la théorie.

Est-on encore réaliste ?

Revenons pour terminer sur notre point de départ : la question du réalisme scientifique. On l'exprime comme : nos théories sont vraies en vertu de la constitution de la réalité. La réalité, c'est ce qui est indépendant de nos représentations et de nos actions ou observations.

Suivant le pragmatisme, nos théories sont vraies si les fonctions possibles qu'elles impliquent peuvent être réalisées avec succès. Il ne semble pas y avoir d'obstacle à affirmer que ce succès a lieu en vertu de la constitution d'une réalité indépendante. En effet une fonction possible n'est pas nécessairement actuelle, réalisée, si bien que le seul fait d'affirmer que ces fonctions seraient couronnées de succès si elles étaient réalisées, bien qu'elles ne le soient pas, implique que quelque chose dans le monde est indépendant de nous. Rien n'interdit, ensuite, de se poser des questions métaphysiques sur la nature de la réalité, sur ce qui explique le succès des fonctions que servent nos représentations (par exemple des dispositions ou des structures causales) et d'envisager ce succès en terme de correspondance.

Il n'y a donc pas d'opposition frontale entre une analyse pragmatique du contenu des sciences et un réalisme scientifique si on conçoit que la vérité, tout en s'appuyant sur des aspects pragmatiques, les transcende finalement. La principale nuance qu'apporte le pragmatisme ici, c'est de toujours relativiser un contenu théorique abstrait à des situations concrètes possibles et à des interactions causales plutôt que d'envisager de pures entités autonomes, existant par elles-mêmes indépendamment de toute interaction possible. IL se peut que cet ancrage dans les situations concrètes permettent de résoudre certains problèmes philosophiques qui se posent au réaliste, en établissant un véritable compromis entre empirisme et réalisme.

4 commentaires:

Humans2Singularity a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Humans2Singularity a dit…

Est-ce qu'il parle de Searle et son "intentionality"?
Est-ce qu'il approfondi la façon dans laquelle le langage est codé dans le cerveau e comment le contexte entre en action dans le flux de la conscience?

Quentin Ruyant a dit…

Ce livre est une introduction assez courte. Une partie du livre est consacrée aux "fichiers mentaux", donc aux aspects qui vous intéresse, mais vous en trouverez dans doute plus dans des ouvrages plus complets et plus techniques de Recanati. Je ne sais plus s'il fait référence à Searle mais c'est possible puisque Searle est connu pour avoir participé au débat sur les aspects pragmatiques du langage. Pour plus de références sur le sujet (j'en fait assez peu sur ce blog en général) vous pouvez vous reporter à http://plato.stanford.edu/entries/pragmatics/ .

Humans2Singularity a dit…

Merci bien!