vendredi 16 janvier 2015

La force des valeurs, ou le problème épistémologique de l'extrême droite

Rien de tel qu'un titre à la fois pompeux et racoleur pour vous faire partager les quelques réflexions que m'ont inspiré les événements récents. Non, je ne vous dirai pas si je suis Charlie (vous vous en fichez un peu, non ?). Je voudrais plutôt porter mon attention sur une caractéristique de certains discours, en particulier, de manière prononcée, du discours d'extrême droite.

Car ce type d'événements qui anime les passions est aussi l'occasion de se familiariser un peu, malgré soi, avec les vociférations malodorantes à distance desquelles on a d'habitude le bon goût de se tenir. Mais le purin peut lui aussi être source d'enseignement, ou du moins sujet à réflexion ; on aurait tort de ne pas s'y jeter parfois. Enfin, tout ça pour dire qu'on a eu le malheur de m'adresser une invective criant au grand complot d'un islam intrinsèquement violent qui vise l'anéantissement de nos chères valeurs occidentales (tout ça sur fond de choc des civilisations).

La réflexion que je me suis faites est la suivante : des valeurs, on peut discuter. On peut argumenter sur la liberté, sur l'égalité, sur "l'intégration républicaine" ou le "communautarisme", ou, pourquoi pas, sur le sacré. Mais il ne faudrait pas croire que ce faisant on parle du monde : c'est à dire de la nature, des personnes et des peuples. Si l'on s'intéresse au monde, allons plutôt voir du côté des faits : questionnons les historiens, les sociologues, les géopolitologues, et autres spécialistes, dont c'est le métier de nous expliquer le monde. Sur la base des faits, pas des valeurs. Face aux faits, nos propos de comptoir n'ont que peu d'intérêt, en tout cas, il ne faudrait pas faire l'erreur de croire que nos arguments sur les idées ont valeur d'explication du monde (les philosophes des lumières déjà, et notamment les empiristes, nous mettaient en garde contre cette prétention de connaître le monde par la seule force de l'esprit).

Et pourtant il y a une tendance qui me semble, à la réflexion, extrêmement rependue dans le discours public et dans le discours commun, consistant à augmenter ce monde de faits d'une narration fantasmée, faite d'idéaux et de valeurs qu'on fera se combattre dans une arène imaginaire, en surimpression du théâtre des faits, à travers eux. Les valeurs de l'occident. Les valeurs républicaines. Les valeurs religieuses. Les symboles. L'homme politique verra le fanatisme religieux menacer l'idée de démocratie. Le réactionnaire verra dans le féminisme une guerre ouverte contre nos valeurs traditionnelles. Le théoricien du complot verra lui aussi dans les événements l'action de forces invisibles et y traquera les symboles occultes. Ou encore, le militant d'extrême droite ne verra plus dans l'immigration la conséquence de la misère humaine, concrètement vécue par des individus, mais une invasion barbare de valeurs "autres", incarnées par ces "autres". Et tout musulman (ou qui y ressemble) incarnera d'emblée les valeurs de sa religion (ou ce qu'on les pense être). Il ne sera plus que ça : l'individu réduit aux idées.

Le problème dans tout ça est double : d'une part la diversité et la complexité des individus et des phénomènes sociaux sont effacés sans nuance, d'autre part les idées sont réifiées, au point qu'on ne peut plus vraiment les discuter. Les idées ne sont plus des abstractions qu'il nous est loisir de manipuler par l'esprit : elles existent dans le monde. Il en va d'une question d'appartenance, non d'argumentation. C'est la négation de la pensée.

Alors on parle souvent d'amalgame. Pas d'amalgame, n'assimilons pas tous les musulmans (et la personne visée, immédiatement, de répondre qu'elle ne fait que décrire la réalité que les autres ne veulent pas voir). Mais si au fond l'erreur était à la fois plus simple et plus profonde, s'il ne s'agissait que d'une confusion entre faits et valeurs ? Non pas : n'assimilons pas tous les musulmans, mais plutôt : ne confondons pas les personnes et les idées. Les personnes peuvent changer d'idées. Et ce ne sont pas des idées qui habitent le monde et qui agissent, mais des personnes. Pas des valeurs, mais des faits.

Les philosophes sont particulièrement entraînés, je pense, à faire ce type de distinctions. Ils ont pour habitude de discuter rationnellement des valeurs et des principes, de les pondérer, sans penser qu'ils parlent du monde concret. Ils sont capable d'adopter un temps, pour l'exercice, les idées d'un adversaire. Ils peuvent réfléchir à l'occasion sur la façon dont l'abstrait et le concret s'articulent, ou bien le normatif et le descriptif, mais n'iront pas jusqu'à prendre l'un pour l'autre. Ce type de confusion se trouvera plutôt chez qui s'identifie lui-même à des idéaux, qui pense qu'il doit nécessairement choisir son camp, et qui donc en fera de même pour "l'autre". D'où la prégnance de ce type de confusion dans la droite identitaire. Mais je ne pense pas qu'ils en aient l'exclusivité, loin s'en faut.

Mais me direz vous les valeurs animent bien les gens. Elles agissent, donc. Et puis, me direz-vous, le "modèle républicain" a bien valeur d'explication quant à l'organisation des pays qui l'adoptent. Les débats d'idées sont vivants, ils transforment le monde. Les historiens eux-même en rendent compte. Le théâtre des idées, c'est précisément ce qu'on nomme le politique. Qui oserait nier que le politique infléchit le cours des sociétés ?

C'est vrai, mais d'une part ne réduisons pas tout au politique, et d'autre part ne confondons pas le modèle républicain tel qu'il est implémenté concrètement au niveau politique, ou bien tel qu'il est vécu, intégré dans les consciences et l'air du temps, et les thèses républicaines en tant que telles. Dès lors qu'on distingue les deux, il est aisé de voir que le premier, qui relève de faits sociologiques ou politiques, est malléable, assez difficilement saisissable, qu'il revêt de multiples facettes. On peut voir aussi qu'il est soumis à des contingences matérielles et à des contraintes externes importantes, relevant de la complexité de nos sociétés. Le second est une abstraction, un ensemble de thèses idéales sur le bon fonctionnement des sociétés qu'on peut rendre assez précises par l'analyse et sur lesquelles on peut argumenter. Les deux ne sont pas entièrement étranger, mais il faut les distinguer : le premier est un concept descriptif, le second normatif.

Il y a en fait un problème ontologique et un problème épistémologique dans la narration du monde comme combat d'idéaux. Le problème ontologique, c'est qu'il ne peut exister d'idées (normatives) agissant sans véhicule, et qu'il n'existe pas de véhicule sans contraintes et contingences matérielles. Peut-être que dans certaines circonstances, on semble apercevoir la force des idées, presque tangible. Imaginons, à tout hasard, que des manifestations spontanées fassent suite à un attentat contre un journal promouvant certaines idées. Ces manifestations, cette réaction, ne sont-elles pas l'action d'idées abstraite sur le monde ? La liberté d'expression, ou peut-être les idées défendues par ce journal ? Ne sont-elles pas empruntes de symbole ? Oui, peut-être (accordons l'anti-réductionnisme) mais il aura au moins fallut l'attentat : l'événement concret. Mais l'attentat n'est-il pas lui même la manifestation d'idéaux ? Oui, peut-être, mais il n'est pas que cela : c'est un événement concret, soumis aux contingences matérielles, aux personnes, qui décident d'habiter ces idéaux, à leur environnement. Et la réaction spontanée elle même est soumise à des contingences de ce type. Les idées n'agissent jamais seules, elles n'agissent qu'incarnées.

L'idéal, le normatif, n'est donc jamais une cause concrète : au mieux il est là en puissance, et son action se trouve instanciée opportunément par des circonstances matérielles qui lui donnent lieu de s'exprimer, sous contrainte du réel, de donner sa forme à d'autres manifestations concrètes.

Au mieux. Car il y a aussi un problème épistémologique : comment pourrions nous le savoir ? Comment de faits pourrions nous déduire qu'une norme s'applique ? Comment pourrions nous connaître les intentions des acteurs au détriment d'autres mécanismes ? C'est, typiquement, un problème de sous-détermination : il faudrait une infinité de faits pour réellement inférer l'action d'une norme universelle.

L'épistémologue aguerrit me dira que le même problème se pose vis à vis, par exemple, des lois naturelles postulées par les théories scientifiques. Or le réaliste pense qu'on peut néanmoins connaître les lois, au moins approximativement, par "inférence à la meilleure explication" : c'est à dire que les lois ne se déduisent pas d'un nombre fini d'observations, mais qu'il est parfois raisonnable de croire qu'elles constituent une bonne explication à ces observations. Si l'on applique ce raisonnement au cas présent, disons peut-être que les discours ou les actions symboliques nous renseignent assez directement sur le fait qu'un idéal agit dans le monde, que ce sont de bons indicateurs.

Cependant ce problème épistémologique apporte au moins une certaine dose de scepticisme (et on pense aussi que nos théories scientifiques seront remplacées par de meilleures). N'a-t-on pas rarement l'occasion de voir un mouvement spontané qui semble unir une communauté ? Et quand ça arrive, comme récemment (ou peut-être le "printemps arabe", le mouvement des "99%", etc.) ce qui anime le mouvement n'est-il pas foncièrement ambigu, indéfinissable, au moins sur le plan des idéaux ? Ne peine-t-on pas à y déceler de véritables valeurs unificatrices ? Enfin et surtout la plupart du temps le gens vaquent à leurs occupations. Ils sont prêts à discuter des idées, à en changer même, mais agissent pour d'autres raisons plus concrètes. Mis à part chez les fanatiques, ce ne sont pas les idées qui font vraiment tourner le monde, ou si c'est le cas, c'est de manière si diffuse et complexe que toute personne prétendant y voir clair sans englober la totalité des faits est un escroc. Il prétend décrire le monde, mais ne fait, en fait, que nous vendre ses propres idéaux.

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