lundi 13 octobre 2014

Indétermination, indéterminisme et réalisme (suite) : le réalisme modal

Dans le dernier billet nous avons évoqué plusieurs façons dont le monde pourrait être métaphysiquement indéterminé (à propos des faits futurs, ou des micro-états de la mécanique quantique), ce qui semble à première vue contredire le réalisme scientifique, du moins compris dans une optique logico-sémantique comme l'affirmation suivant laquelle nos théories, interprétées littéralement, sont vraies. Il semble en effet qu'une telle indétermination viole le principe du tiers-exclu : certains énoncés seraient ni vrais ni faux. Nous avons vu comment différentes interprétations de la mécanique quantique en viennent à sauver le réalisme, que ce soit en complétant la fonction d'onde, ou en l'interprétant de manière non probabiliste, comme décrivant un état finalement déterminé. Mais aucune n'est exempte de difficultés : soit (dans le cas des mondes multiples) elles ne rendent pas vraiment compte de l'aspect probabiliste des prédictions, soit elles se voient obligées de compléter la théorie de manière ad-hoc afin de sauver le réalisme.

L'idée de cet article est de s'intéresser plus au détail à la prétendue incompatibilité entre réalisme et indétermination des états physiques. En quelle mesure serait-il possible d'exprimer les énoncés des sciences de manière à respecter les principes de la logique, tout en faisant état d'une authentique indétermination, notamment à travers une interprétation probabiliste de la fonction d'onde qui ne soit pas la marque d'un manque d'information ? Les logiques non classiques, comme la logique quantique, qui rejettent le tiers-exclu, sont parfois regardées avec suspicion. Ici je propose plutôt d'explorer l'extension de la logique classique qu'est la logique modale.

Je met en lien au passage plusieurs vieux articles sur les mêmes sujets qui défendent des thèses similaires (de manière peut-être plus accessible que celui-ci) : Présentisme et mécanique quantique et Dissoudre le paradoxe du menteur dans la temporalité.

mercredi 8 octobre 2014

Indétermination, indéterminisme et réalisme en mécanique quantique

On peut concevoir le réalisme scientifique en terme de vérité-correspondance : être réaliste, c'est affirmer que nos théories sont (au moins approximativement) vraies, dans le sens où elles correspondent à une réalité objective, indépendante de nous. C'est la constitution de la réalité qui rend vrai nos théories (et non pas par exemple le fait qu'elles nous permettent d'interagir efficacement avec la réalité, suivant les conceptions pragmatistes de la vérité).

Pour ma part j'ai tendance à défendre des conceptions pragmatistes de la vérité. Il est parfois entendu que ce type de conception ne peut vraiment supporter un réalisme. En effet il doit être possible de formuler un énoncé qui n'offre aucun moyen d'interagir avec la réalité, qui ne peut donc, pour le pragmatiste, avoir de valeur de vérité (par exemple le nombre de cheveux sur la tête de Jules César au moment de sa mort) mais qui, pour le réaliste, aura tout de même une valeur de vérité. Il faut différencier ce qui est vérifiable de ce qui est vrai de manière transcendante.

C'est un bon argument, qu'on peut aussi appuyer sur des principes logiques : si on accepte le principe du tiers exclu, tout énoncé bien formé doit être soit vrai, soit faux. Les conceptions pragmatistes ne respecteraient pas ce principe. [On pourrait arguer que le type "cheveux" est flou, que sa référence est donc en partie indéterminée et que l'énoncé "quel est le nombre de cheveux sur la tête de Jules César" n'a de toute façon pas de réponse objective mais on voit bien que ce type d'indétermination n'a rien à voir avec le fait que cet énoncé soit en principe invérifiable parce qu'éloigné dans le passé...]

Le réalisme consisterait donc à affirmer qu'il existe une "vue de nulle part", une représentation totale du monde au sein de laquelle n'importe quelle proposition, du moins celles d'un langage idéalement bien formé, acquièrent une valeur de vérité déterminée. S'il en est ainsi, je dois bien dire que je ne suis pas réaliste. Tout ceci me semble assez problématique. Le but de ce billet est d'explorer différentes façons dont le monde pourrait être indéterminé, et en quelle mesure il est tout de même possible d'être réaliste à propos d'une réalité indéterminée.