dimanche 16 février 2014

Nouveau blog de vulgarisation philosophique

Je signale aux lecteurs de ce blog qui ne me suivent pas sur Twitter que j'ai ouvert un nouveau blog de "vulgarisation philosophique" en philosophie des sciences, à destination d'un public plus large que celui-ci.

Le projet est expliqué ici, puis le champs de la philosophie des sciences ici.

Un premier billet parle du scientisme et du mouvement de l'empirisme logique.

Bonne lecture !

L'aspect intentionnel de la représentation scientifique

Dans "Scientific representation", Van Fraassen fournit plusieurs exemples éclairants de ce qu'est la représentation en général, et comme celle-ci se différencie d'une simple copie de ce qui est représenté.

Par exemple, une caricature (de Margaret Tatcher en dragon) ne prétend pas être une reproduction fidèle de son objet : elles implique certaines déformations volontaires qui ont pour but de mettre en avant des caractéristiques précises. Un plan du métro ne prétend pas non plus être une copie exacte du métro, il déforme la position exacte des stations dans la mesure où il sert un but précis : celui de se déplacer dans le réseau (et un plan qui servirait un autre but aurait une forme différente).

Contrairement à une simple copie, une représentation sert un but, elle ne prend sens qu'en rapport à une intention. Si par exemple je prend une photo d'une carte postale de la tour Eiffel, cette photo peut servir : à représenter la tour Eiffel directement dans le cas où je m'en sert également de carte postale, ou à représenter une carte postale de la tour Eiffel si je l'insère dans un ouvrage qui présente plusieurs cartes postales. Un même objet pourra donc représenter différentes choses suivant la manière dont on l'utilise. C'est cet aspect intentionnel de la représentation qui explique que la relation de représentation ne soit pas symétrique : la tour Eiffel ne représente pas la carte postale.

En conséquence, l'intention associée à la représentation ne peut pas être déduite de l'objet qui nous sert de représentation en dehors d'un contexte. Par exemple le tableau d'un prince peut ressembler d'avantage au frère dudit prince qu'au prince lui-même, ce qui n'en fait pas pour autant une représentation de son frère. Pour savoir qu'il s'agit d'une représentation du prince et non de son frère, il faut connaître le contexte.

La représentation scientifique

Toutes ces observations ont pour but de nous interroger sur la nature de la représentation scientifique. On peut penser qu'un modèle censé représenter un système physique ne prend sens lui aussi que vis-à-vis d'une intention, d'une application spécifique au système réel. Il n'est pas surprenant que le modèle procède à différentes idéalisations, qu'ils mette en avant certains aspects au détriments d'autres, que certains aspects non pertinents soient délibérement ignorés.

dimanche 9 février 2014

Pourquoi la philosophie de l'esprit doit s'intéresser à la physique

J'ai écrit il y a longtemps un article qui essayait de défendre l'idée que le problème de l'esprit n'est pas indépendant des problèmes d'interprétation de la mécanique quantique.

Le problème est que cet article est relativement long, et qu'il mêle cet argument à mes différentes thèses en philosophie de la physique et en philosophie de l'esprit. Or je pense qu'il est possible de défendre l'idée que la philosophie de l'esprit devrait s'intéresser à la physique de manière plus ou moins indépendante, et plus succincte, en faisant simplement deux observations.

Les deux problèmes de la conscience

La première observation, c'est qu'il y a deux type de questions distinctes concernant la conscience. La première est plutôt empirique : comment est-il possible que certains organismes complexes développent des facultés cognitives, un langage, adoptent des comportements rationnels, qu'ils soient capables de mettre en œuvre des projets, etc. La seconde est une question métaphysique : comment se fait-il que, pour reprendre les termes de Nagel, ça "fasse quelque chose" d'être conscient ? C'est à dire comment se fait-il que la conscience soit associée à des aspects phénoménaux, qualitatifs ?

On retrouve bien sûr ce que Chalmers appelle les "problèmes faciles" et le "problème difficile" de la conscience, ou ce que Searle appelle le point de vue "en première personne" ou "en troisième personne". Les problèmes faciles, ce qui concernent la cognition, peuvent être étudiées "à la troisième personne" et peuvent donc être l'objet d'une enquête empirique qui trouve naturellement son cadre en biologie et en neurosciences. Mais le problème métaphysique, "en première personne", ne semble pas pouvoir être exprimé en termes empiriques (c'est ce qu'exprime finalement l'argument des zombies de Chalmers : il pourrait exister un être qui se comporte en tout point comme un être conscient, mais sans les aspects phénoménaux associés -- ceux-ci ne peuvent être appréhendés empiriquement).

Il n'est pas certain que ces problèmes soient totalement indépendants (ils sont même très certainement liés) mais au moins, ils sont conceptuellement distincts, et l'un est métaphysique, l'autre (ou les autres) biologique(s).

Un air de famille entre physique et métaphysique

La deuxième observation, c'est que métaphysique et physique ont généralement beaucoup à se dire.

Bien sûr il peut sembler douteux d'apporter une solution physique à un problème qui semble plutôt être d'ordre biologique. On comprend donc que parler de physique à propos de la conscience amène généralement la suspicion. Laissons donc faire les neurosciences. Mais si on distingue les deux aspects de la question de la conscience, les choses ne sont plus si claires : les théories physiques et biologiques de la conscience sont-elles vraiment en concurrence ? Ou s'intéressent-elles à des problèmes distincts, mais complémentaires ?

S'il peut sembler douteux d'invoquer la physique quand il est question de biologie, il peut sembler tout aussi douteux d'invoquer la biologie quand il est question de métaphysique : comment donc les neurosciences pourraient-elles vraiment nous éclairer sur un problème purement métaphysique ? Mais c'est beaucoup moins douteux de la physique. Physique et métaphysique ont toujours partie liée dans l'histoire de la philosophie : qu'on pense aux questions du déterminisme, de la causalité, de l'atomisme... Non seulement nos théories physiques sont souvent fondées sur des principes métaphysiques, mais en retour, la physique informe la métaphysique "sur ce qui marche", sur les principes qui s'avèrent fructueux pour appréhender le monde.

C'est simplement que la physique est la discipline qui prétend être la plus fondamentale, la plus universelle dans son application. Il est tout a fait naturel qu'elle recoupe la métaphysique : on peut n'y voir qu'une métaphysique appliquée. Ce n'est pas être scientiste que de l'affirmer : pas tant qu'on pense que la science ne peut véritablement se faire sans philosophie.

Conclusion

Pour ces seules raisons il me semble légitime de s'intéresser à la physique en philosophie de l'esprit, dans la mesure où l'on prétend résoudre un problème d'ordre métaphysique.

J'avais défendu plusieurs thèses dans l'article cité plus haut : le panpsychisme (comme conséquence du fait que la question de la phénoménalité devrait être adressée sous l'angle de la physique) et l'idée qu'il existe des liens conceptuels forts entre le problème de la mesure et celui de la conscience (tous deux concerne les rapports entre représentation physique et phénomènes -- il est d'ailleurs notable que les théoriciens des mondes multiples échappent difficilement à des questions relatives à la conscience) et qu'on peut les faire converger.

Mais il n'est pas besoin d'adhérer à ces thèses pour penser que la physique devrait nous informer si l'on s'intéresse au problème difficile, métaphysique, de la conscience.